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Discours d'Arundhati Roy

Mise à l'honneur

Chapeau : Discours de l'écrivain indienne lauréate du Grand Prix 2001de l'Académie universelle de la culture lors de la réception officielle.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : texte d'artiste (Mots-clés : )

Genre Ressource : texte d'artiste

Apparence :

Arundhati Roy auteur

Texte : En février, cette année, j'ai reçu une lettre de l'Académie m'informant que j'étais la lauréate du Grand Prix. Pour être tout à fait honnête je n'étais pas sûre de ce qu'était l'Académie, de ce qu'elle représentait, ne ce que ça signifiait de recevoir le Grand Prix. J'ai fait ce que la plupart des gens à ma place aurait fait, j'ai consulté l'Internet. J'ai vu que parmi les membres de l'Académie il y avait quelques uns des pus grands esprits et des plus grands écrivains de notre époque. Aussi ai-je accepté le prix avec orgueil et plaisir. C'est un grand honneur, que je ne suis pas sûre de mériter, que de me trouver ici aujourd'hui et de vous parler.
En même temps que l'honneur, le prix me vaut une forte somme d'argent, j'ai un rapport incertain et compliqué avec l'argent.
Il y a quelques années encore, j'en avais très peu Mon livre, Le dieu des petits riens, à changé tout cela. Aujourd'hui, alors que je la regarde de la fenêtre, Delhi, la ville où je vis, change sous mes yeux. Je vois les voitures qui deviennent plus grosses, les grilles qui deviennent plus hautes, et je vois que les hommes qui gardent les riches dans leur demeure sont armés de fusil. Cependant, dans les replis et les failles de la ville, les pauvres se pressent comme de la vermine. Tandis que je regarde, mon livre continue de se vendre et mon compte en banque de grossir. Il m'a semblé que j'avais soudain rompu soudain un pipeline qui amène les richesses du monde à ceux qui sont déjà riches, et qui crachait l'argent vers moi, m'écorchant au passage par sa force et sa vitesse. C'est comme si chaque émotion, chaque parcelle de sentiment dans mon livre Le dieu des petits riens avait était échangé contre une pièce d'argent, comme si, à moi d'être prudente, j'allais me transformer en une petite figure d'argent avec un corps froid en argent. Mon rapport à l'argent est devenu lourd et compliqué. Je vois maintenant, je comprends à quel point il est facile aux riches de devenir plus riches, et aux pauvres de s'appauvrir. Je comprends combien il est facile pour les 1% des gens les plus riches du monde d'avoir un revenu égal aux 57% des moins riches. Cela dit, je reviendrai plus tard sur la façon dont j'entends utiliser l'argent du prix.
Je vais vous dire brièvement comment j'en suis venue à m'impliquer dans les problèmes qui me préoccupent aujourd'hui.
En 1998, peu de temps après avoir gagné le Booker Prize, un nouveau gouvernement de coalition, dirigé par un parti hindouiste de droite et chauviniste BJP, est arrivé au pouvoir en Inde. La première chose que fit ce gouvernement fut de pratiquer une série d'essais nucléaires et déclarer que l'Inde était désormais une puissance nucléaire. Inévitablement; peu de temps plus tard, le Pakistan riposta avec ses propres essais. En l'espace d'un an, l'Inde et le Pakistan était en guerre, l'un contre l'autre, fournissant ainsi un fondement à l'idée que l'Asie du Sud était devenue l'endroit le plus dangereux de la Terre. Aujourd'hui, bien sur la perspective d'une guerre nucléaire est plus réelle que jamais, les essais nucléaires ont donné naissance à une rhétorique nationaliste qui donne froid dans le dos, et à un fondamentalisme religieux de la pire espèce. Même le journaux et les magazines les plus respectables furent touchés par la maladie. En Inde, c'était le fondamentalisme hindou, au Pakistan l'intégrisme islamique. Pour ceux d'entre nous qui vivent quotidiennement avec le spectre de l'intolérance religieuse, il est tout à fait clair que tous ces fanatiques sont possédés par la même haine. En tant que je femme, il n'y a rien que je craigne plus que de vivre sous un régime fondamentaliste.
A l'époque des essais nucléaires, la réception du Booker Prize m'avait placée en bonne position sur la liste des gens qui ont contribué à renforcer l'orgueil national de l'Inde. J'ai compris, qu'étant donné les circonstances, j'aurai droit à une certaine place dans la presse nationale pour y exprimer mon horreur et mon dégoût devant ce qui se passait.

Date de publication : 01/01/2001


Mots-clés : hommage, actualité
Inséré le : 22/11/2001 00:00
Thèmes : écrits, politiques culturelles, histoire,