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Jean Michel Bruyère à l'école de la pauvreté

Chapeau : Ni spectacle, ni exposition. Avec Enfants de nuit, au Festival d'Avignon, Jean Michel Bruyère construit un troublant labyrinthe patiemment tissé avec des enfants des rues de Dakar.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Rubrique : 17

Jean Michel BRUYERE Metteur en scène
Bruno TACKELS rédacteur

Texte :
Jean Michel Bruyère arrive au Festival d'Avignon avec un projet singulier, qui échappe à nos appétits de normalisation et de mise en case. Enfants de nuit résiste aux catégories et nous oblige à creuser, réviser nos réflexions sur les formes et les genres esthétiques. Ni pièce de théâtre, ni exposition, encore moins performance, ni même installation, ce travail n'est pas personnel, sans que l'on puisse parler d'œuvre collective. Le spectateur n'assiste à rien, et fait lui-même le travail d'apparition des formes. Chaque notion avancée appelle d'emblée sa négation et son détournement.
C'est que Jean Michel Bruyère n'obéit à aucune école, sinon celle qu'il a créée, il y a sept ans, pour une trentaine d'enfants errants des rues de Dakar, où il s'est installé en 1991. C'est de cette école-là qu'il s'agit, et des traces qu'on peut en ramener, ici en Europe. Dans un espace commun, entièrement plongé dans l'obscurité, les œuvres et les corps des enfants de Dakar sont mis en jeu, pièce par pièce, construisant un troublant labyrinthe dans lequel les «spectateurs» sont invités à se déplacer. Chacun d'entre eux est muni d'une lampe torche de faible intensité, qu'il allume ou éteint à sa convenance. Par petites «touches», il découvre des fragments de monde, celui des enfants qui vivent la nuit, dehors, déportés à chaque instant hors de leur propre vie. Le faisceau lumineux s'agrippe à des formes multiples, de la plus archaïque à la plus innovante : vidéos, fresques murales, rétroprojections, peintures, photographies, scènes théâtrales, corps en mouvement, ou prostrés, posés là, muets. Peu de mots en effet. Juste un cri, au tout début du parcours, un texte manifeste qui s'essaie à dire l'état du monde. Ensuite, c'est le monde qui s'essaie à parler.
En balayant les murs, la lampe découvre les noms de ceux qui ont agi là, des enfants de neuf à vingt-cinq ans. Mais l'expérience va beaucoup plus loin. Il ne s'agit pas simplement de jeunes-artistes-étonnants-qui-(re)viennent-de-loin-nous-montrer-comme-ils-ont-merveilleusement-intégré-nos-savoir-faire-et-nos-disciplines. Rien à voir avec les travaux de fin d'année qui ravissent parents et amis. Non, ici pas de faux apaisement. Il s'agit de montrer, au plus profond de ces actes, la vie réelle qui les a rendues possibles: pauvreté, prostitution, drogue, alcool, violence et mort annoncée. Non que la misère deviendrait sujet d'exposition ou de récit, elle en est plutôt l'inépuisable moteur, par delà tout discours et toute morale. Un fait intangible, incontournable. Le monde est pauvre, le monde vit de la pauvreté. Voilà la nuit.


Date de publication : 02/12/2003


Mots-clés : enfance, théâtre, Dakar
Inséré le : 02/12/2003 00:00
Thèmes : théâtre,