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Entretien avec Jean-Michel Bruyère

Chapeau : Ces créations, ces oeuvres faites par les enfants, ou par moi avec eux, permettent d'abord de construire la vie avec eux, leur vie à eux. L'installation très provisoire et très éphémère qui est montrée en Europe témoigne de cette durée.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : chronique (Mots-clés : )

Genre Ressource : édito / chronique

Rubrique : Expériences
Rubrique : 17

Jean Michel BRUYERE plasticien
Bruno TACKELS rédacteur

Texte : Tout l'enjeu est au fond d'éviter l'esthétique de la pauvreté. Comment faire en sorte qu'il ne s'agisse pas seulement d'une esthétisation ? Et quels en seraient les critères ?
C'est d'autant plus difficile que pour moi la pauvreté a aussi quelque chose à voir avec l'esthétique. Elle contient en elle-même sa puissance esthétique. Comme je travaille avec des enfants errants, j'entends souvent parler d'intégration, de marginalité et d'exclusion - comme si je menais une action totalement exceptionnelle. J'habite le Sénégal, qui est en effet l'un des pays les plus pauvres du monde, mais le phénomène de la pauvreté, si l'on considère ses chiffres, est la première des réalités humaines. Ce qui réunit en premier lieu l'ensemble de l'humanité, c'est sa pauvreté. Il y a plusieurs milliards d'hommes et de femmes qui sont dans la misère. C'est la toute première réalité du monde. Ce qui est marginal, c'est finalement la richesse. Et les exclus de cette réalité du monde, ce sont les riches. Si on parle d'intégration, la question se pose pour eux, les riches: comment les intégrer? C'est à eux, si minoritaires, de s'intégrer à cette grande masse. Comment peut-on imaginer que pauvreté et esthétique soient des choses contradictoires? C'est bien la morale qui nous y pousse, quand elle nous interdit de concevoir une esthétique de la pauvreté. Dire qu'il n'y aucune beauté dans la pauvreté, c'est une affirmation de marginaux, une affaire de riches. Qui voudrait dire que l'immense majorité de la planète n'a aucun accès à la beauté et à l'esthétique. Et que celles-ci ne seraient réservées qu'à une toute petite minorité de personnes, quelques millions sur plusieurs milliards. En pensant de cette façon, on sacrifie encore une fois à la morale.
En creusant cette logique, on en vient à se dire que la richesse n'est pas forcément du côté des riches. La vie des riches est finalement extrêmement pauvre.
Le mot même de richesse est d'une pauvreté incroyable. S'il est légitime de mener une lutte contre la pauvreté (ce qui reste à vérifier), la première des luttes qu'il faut conduire, c'est celle qui s'oppose à la pauvreté du mot richesse, qui confine au ridicule. Je suis fasciné par la force d'existence de tous ces pauvres extrêmes, clochards, enfants errants des pays de la misère, la puissance du moindre de leur geste, confrontée à l'inexistence du même geste fait par un employé de banque, ou n'importe lequel de ces êtres sociaux dits «intégrés». C'est incroyable de vérifier cette différence de force, et (si on les compare avec) les enfants qui m'accompagnent le permettent. Les enfants avec lesquels je travaille sont socialement inexistants, ils n'ont d'abord aucune identité, pas de parents, pas de papiers, pas de lieu, pas de travail, mais ils sont incroyablement existants. Et je les vois exister, jour après jour, beaucoup plus fortement que n'importe quelle personne dans ce café allemand, ici à Saarbrücken. Je n'en fais aucun discours, juste le constat, parce que je suis constamment confronté aux deux mondes, avec leur contraste, qui me parviennent si fortement. Ce qu'on montre ici donne une sensation précise de cette situation.

Ce serait comme une opération de traduction dans la langue des riches, censés représenter
«la» civilisation.

C'est une idée malheureusement vraie. L'Occident est la seule civilisation, parce que, comme le dit Jean-Paul Curnier, elle a éradiqué toutes les autres. Bien avant que s'invente le mot de mondialisation, cette éradication était en marche, et le ravage s'est accéléré pendant ces cinquante dernières années. Toute autre civilisation est morte, tuée par la civilisation occidentale, la civilisation du rien, du produit.
J'entends sans arrêt parler de « différence culturelle », mais ce n'est qu'une sorte de caution faite pour masquer ce ravage des civilisations. Il n'existe plus rien que la civilisation occidentale telle qu'elle se répand, ou telle qu'elle se retient de se répandre tout à fait, parce qu'elle a besoin de son quota de pauvreté. Que peut être cette «différence culturelle», sinon un masque au fantastique jeu d'inégalités qui est mis en place. La différence culturelle voudrait, par exemple, nous dire que les nègres sont peu adaptés à l'économie. Ce ne serait pas du tout l'Occident qui aurait ravagé l'Afrique entière, mais la «différence culturelle» qui fait que les noirs n'arrivent pas bien à gérer une entreprise, à tenir des politiques pas trop corrompues! Et cette idée incroyablement cynique est relayée par beaucoup d'intellectuels et d'artistes. Y compris à Dakar. Beaucoup reprennent à leur compte l'idée de «différence culturelle», en pensant qu'elle les sert, alors qu'elle renforce encore plus cyniquement l'écart et l'injustice.
Je ne m'occupe absolument pas de ces différences culturelles avec les enfants. Eux sont de Dakar, moi je suis blanc et natif de France, mais cela ne fait pas de différence, sinon toute cette variété de particularités infimes qui enrichissent la vie.

On pourrait dire qu'en passant d'une rive de la mer à l'autre, vous vous êtes «traduit» (c'est le sens du mot allemand, passer d'une rive à l'autre). C'est l'idée qui fondait notre république : toute personne qui décide de s'abriter en un lieu et de mettre sa maison à cet endroit est de ce lieu et de cet endroit. Dans cette idée là on tient sans doute l'humanité.
Oui. Au départ, quand j'ai quitté la France et le milieu artistique français où j'étais à peine apparu, c'était avec une théorie de la fuite. Je voulais juste échapper. Échapper à une identité artistique et au milieu culturel qui exige qu'on en ait une. Je sentais ce milieu si petit et surtout très fermé. C'est particulièrement clair pour les arts plastiques, où ce qui se fait en France ne se préoccupe pas du tout de ce qui se passe hors des frontières. La critique française de l'art contemporain s'appuie sur des conceptions qui lui sont propres, et qui ne sont partagées dans aucune autre partie du monde. Les artistes français sont fabriqués et reconnus par les Français, ils ne sont pas fabriqués par eux-mêmes, mais par une organisation de la culture. Je crois qu'il faudrait surtout foutre la paix aux artistes pour qu'ils trouvent leur place.
Je ne pouvais pas m'imaginer passer ma vie dans ce milieu de l'art. Le trajet est connu, et pratiquement obligatoire. L'idée de passer toute sa vie dans ces schémas, sachant au premier jour tout ce qui va nous arriver, est une idée atroce, qui n'a vraiment rien à voir avec l'expérience et l'aventure artistique. C'est la même chose pour la notion de métiers d'art. On nous somme de choisir, d'être une fois pour toutes photographe, metteur en scène, cinéaste ou écrivain. Et si on est écrivain, on écrit des livres, on ne fait que cela et pour la raison que l'on est écrivain. Je suis donc parti, et je suis allé vers ce qu'est le monde majoritairement, c'est-à-dire pauvre. J'ai choisi l'espace le plus grand, le terrain le plus étendu, qui est quand même ce qu'il y a de mieux pour l'aventure artistique. Et tant qu'on dépend de la gravité, on ne peut pas trouver plus vaste que le territoire de la pauvreté. C'est comme ça que je suis arrivé en Afrique. J'y ai Ensuite trouvé la nourriture complémentaire à ma connaissance, j'ai trouvé l'espace magique, celui qui est banni d'Europe depuis qu'on a brûlé Giordano Bruno et inventé la raison. J'ai la sensation de travailler à avoir une âme complète, élevée dans la rationalité et grandie dans la magie. Probablement que ce n'est pas la raison pour laquelle j'ai bougé et atterri là, mais c'est la raison pour laquelle je m'y tiens, en développant ma connaissance. Je peux continuer à vivre en entretenant constamment la question: qu'est-ce que vivre? Alors que sur beaucoup d'autres chemins, elle est annulée et se referme complètement. Si on oublie cette question, ou si on croit y avoir répondu, on ne peut pas vivre librement, on est définitivement en servitude.

Date de publication : 02/12/2003


Mots-clés : art visuel, Dakar, enfance, poésie
Inséré le : 02/12/2003 00:00
Thèmes : arts visuels,