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L'expérience de la pluralité

Chapeau : Tadashi Kawamata, Boris Achour, Beat Streuli: trois démarches emblématiques d'artistes plasticiens dans l'espace urbain. Les œuvres les plus bouleversantes sont celles qui nous font rencontrer les autres.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : analyse (Mots-clés : )

Genre Ressource : texte d'analyse

Apparence :

Rubrique : 17

Boris ACHOUR plasticien
catherine GROUT religieux
Kawamata plasticien
Beat STREULI plasticien

Texte : Ce n'est pas seulement par effet de mode, rejet du «cube blanc» 1, ou bien encore par une inflation de leur ego, que les artistes, depuis les années 60, investissent de leur propre chef les espaces urbains 2. Ils peuvent souhaiter que leur œuvre participe du mouvement général de la ville auquel elle imprimera parfois un rythme différent, une respiration, un écart voire une prise de risque. De ce point de vue, nous pouvons comprendre la ville comme se constituant avant tout des personnes qui s'y trouvent; dans leur manière de se déplacer, de s'assembler, de se retrouver, dans leur plus ou moins grande liberté de mouvement et d'action, ces dernières laissent voir, aux deux extrêmes, soit leur adhésion à un monde commun, soit leur aliénation volontaire ou subie. En cela, nous retrouvons le sens ancien de la polis grecque, telle que l'explicite Hannah Arendt : «La polis proprement dite n'est pas la cité en sa localisation physique; c'est l'organisation du peuple qui vient de ce que l'on agit et parle ensemble, et son espace véritable s'étend entre les hommes qui vivent ensemble dans ce but, en quelque lieu qu'ils se trouvent» 3.
De par le monde, Tadashi Kawamata réalise uniquement des œuvres in situ. Il commence toujours par explorer le lieu dans lequel il va intervenir. Dans le cas d'une ville, il marche pendant des heures, jusqu'à se perdre et être fatigué. Sa méthode débute ainsi par une découverte à l'échelle de son corps. Marcher et voir le monde participe de son attitude essentiellement tournée vers les personnes. Il étudie les usages et les liaisons entre les corps et les lieux, les deux étant pensés dans le mouvement. Par ailleurs, il raconte qu'il essaye de «laisser tomber les écailles de ses yeux», afin de voir le monde sans présupposés. La plupart de ses réalisations nous proposent une expérience des sites à partir d'une modification de notre position et d'une mise en énergie des échanges. Pour cela, il suffit parfois d'une construction en bois qui se distingue des autres par sa manière de jouer avec les directions, un pont, un passage, une passerelle qui vont où nous n'avons pas l'habitude ou le droit d'aller et qui nous disposent (corps et esprit) afin que nous soyons en situation active. Proposer aux gens de marcher n'est pas anodin. Pour le festival Les Passavents à Evreux en 2004, chaque personne qui empruntait la passerelle, pouvait être à la fois une conscience en marche (en étant plus attentive à ce qu'elle allait voir, quoi que ce fût) ainsi qu'un corps voyant et sentant qui re-découvrait ce qui l'entourait car elle n'avait plus les mêmes points de vue. De fait, on ne marche là comme on le fait sur de l'asphalte, ou au niveau du sol. Suivant ses œuvres, notre marche peut être sécurisée (Evreux) ou, au contraire, plus périlleuse (Zug en Suisse, Alkmaar en Hollande). Dans les deux cas, notre esprit s'y trouve libéré des occupations ordinaires, pris dans une expérience ayant potentiellement la capacité d'ouvrir au monde. L'œuvre ne consiste pas en un objet de référence (par exemple une sculpture repérable en tant que telle), mais en un moment pour aller voir et sentir ce qui se passe entre nous et avec le monde.


Date de publication : 01/07/2002


Mots-clés : art visuel, urbanisme, collectif
Inséré le : 19/12/2003 00:00
Thèmes : arts de la rue, arts visuels,