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La prolifération des signes




L'art contemporain déjoue la réification des signes, sa «récupération», sa mise au service d'un système de significations totalitaire. Il permet aux spectateurs de se réapproprier l'espace symbolique.


Lors de l'émiettement du bloc soviétique, les Européens de l'est, interrogés sur le monde capitaliste, se dirent atterrés par l'omniprésence des signes, signaux et logos de toutes sortes. L'Occident est une forêt de symboles, mais d'un genre un peu particulier. Bien sûr il y a toujours eu des marques et des signes. Mais le XXe siècle, en partie à cause du développement prodigieux des moyens de transmission, a porté jusqu'à un point extrême l'accaparement par l'imagerie médiatique de l'espace sémiotique, du langage et de la pensée.
L'effet le plus étonnant de cette profusion saturée de signes, c'est qu'en réalité il n'y a plus de signes; que les signes, aussi nombreux soient-ils, et justement à cause de leur nombre, sont aussitôt écrasés par leur signification. La grande majorité des signes qui constituent notre environnement symbolique (qu'il s'agisse des discours, des slogans, des images, des cartes, ou d'une manière générale des représentations du monde) ne sont au fond que des signaux, pour une signification déjà donnée qui les instrumentalise. Ce ne sont pas des signes qui laissent du jeu à la pensée. L'exemple de la télévision est assez parlant: la télévision s'achemine vers sa négation en se transformant en télé-réalité: exit la vision. Dans la télé-réalité, la télévision met toute sa puissance de médium à se nier comme médium, à prétendre offrir une prise directe, non-médiatisée par des signes, sur une «réalité» avec laquelle nous sommes forcés de fusionner. Nous n'avons jamais été environnés de tant de signes et d'images, ni toutefois si incrédules, si inquiets face à eux. Si pressés de les vérifier, c'est-à-dire de nous assurer de la réalité de ce qu'ils montrent ou signifient. Il s'agit de moins en moins de vision, où l'on reste toujours plus ou moins incertain de ce que l'on voit, et de plus en plus d'authentification d'une vision dont la nature a déjà été décidée. Il ne s'agit pas de montrer des images, mais de nier leur caractère d'images. Face à cette asphyxie sémantique, la création contemporaine trouve sa raison d'être dans la multiplication de stratagèmes qui, en eux-mêmes, sont des actes de résistance. Tous les moyens sont bons pour rendre aux images leur caractère d'images. Mais si l'art minimal des années 60, qui était comme le Tao une sorte d'hédonisme ascétique, retrouvait la jouissance du signifiant par une suppression des signifiés, par un effacement des paysages et des narrations, par une mise en valeur des matières insignifiantes, la création des années 2000 ne redoute plus les récits et aborde souvent de front l'image médiatique.


Cédric LAGANDRE,
Publié le 2003-11-00

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : analyse
Thème(s) : art contemporain,
Mot(s) Important(s) : signe, art plastique, société,
Artiste(s) : Cédric LAGANDRE (rédacteur), Claude LEVEQUE (plasticien), Olafur ELIASSON (plasticien), Claude CLOSKY (plasticien), Paul Klee (plasticien), Pierre JOSEPH (plasticien), Dominique GONZALEZ-FOERSTER (plasticien),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

A voir : http://www.cloaca.be Cloaca de Wim Delvoye