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L'épreuve des choses
Cirque Ici
Johann Le Guillerm présentait Secret au Channel de Calais fin décembre, une étape d'un vaste projet pluridisciplinaire.
Johann Le Guillerm, l'une des personnalités les plus passionnantes du cirque contemporain, est davantage qu'un équilibriste ou qu'un «metteur en piste», c'est un véritable chercheur qui tente de donner corps à ses obsessions: l'équilibre, la représentation de l'espace-temps, les relations entre humain et objets, le handicap... Cet artiste exigeant, passé par Archaos et le Cirque O, a fait de sa compagnie, Cirque ici, un espace de laboratoire, actuellement dédié à un projet pluridisciplinaire ambitieux. L'ensemble expérimental à venir, baptisé Attraction, comprendra un film, une installation (1) et un spectacle dont Secret, présenté aux Calaisiens lors de Feux d'Hiver, est la première mouture. Le temps fort organisé par le Channel fin décembre, était aussi l'occasion pour la compagnie de ponctuer une résidence d'un an à la scène nationale. Secret présente une filiation directe avec Où ça?, le précédent solo de Johann Le Guillerm, tout en explorant plus avant la confrontation du corps avec des machines de cirque qu'il a lui-même conçues. Le filet de protection autour de la piste, les lumières basses, la matière sonore souvent inquiétante, installent d'emblée une tension qui ne quittera pas le chapiteau. Habité par son personnage, pantalon médiéval, chaussures à poulaine en acier, houppelande rouge et regard torturé, Johann Le Guillerm incarne un sorcier hors du temps à l'âme intranquille. Mi-gladiateur mi-chaman, il se fait dompteur de sac de nœuds, dresseur de cercles vicieux, et manipule du bout du fouet des formes métamorphiques, tube devenant pyramide, cylindres déconstruits se redressant comme un animal. Qu'il imprime un mouvement perpétuel à de simples baquets métalliques, ou qu'il laisse une sculpture, drôle d'oiseau cubiste, s'élancer sur son trapèze volant, il donne à voir l'existence propre des choses. Ces moments de «dressage» d'objets alternent avec des corps à corps où humain et agrès se complètent, voire s'hybrident.
Le spectateur fait aussi l'expérience du temps, notamment dans le numéro des bouteilles. Les gestes répétitifs du placement et du déplacement des récipients sur lesquels il progresse en équilibre disent la tension, la concentration, l'effort. La durée nous implique, nous, témoins, de façon empathique.
Lorsque Johann Le Guillerm tord longuement la barre d'acier droite pour en faire une roue, qu'il se mesure au poids du métal, à son indocilité, nous assistons à une séance de domestication: il s'agit bien de plier la matière à la forme du rêve. Et lorsque la résistance est trop grande, que le hachoir, par exemple, se refuse à obéir aux impulsions du jongleur, l'aléa prend tout son sens dans ce duel entre vivant et inanimé. Dans cet insuccès, il n'y a plus «faute» mais réponse de la matière. En gargouille grimaçante, aux cris muets, l'artiste circassien met d'ailleurs en scène sa volonté rageuse et ses propres limites. On pense aussi à Sisyphe, à ces supplices éternellement recommencés. Leur absurdité importe peu, c'est la sincérité, l'investissement du corps qui touchent, et l'image qu'ils donnent de la vie comme perpétuel combat avec la puissance des choses inertes. Car la férocité et le tourment qui transpirent du spectacle révèlent moins un désir de dominer, que celui de s'allier les choses, pour mieux exister. Secret est un spectacle de la gravité, dans les deux sens du terme: une jonglerie avec le poids et la masse, et un jeu à l'enjeu existentiel. Celui de vivre en parvenant à avoir prise sur le réel, à travers des objets - qu'ils soient zoomorphiques (le cheval d'arçon aux mille aiguilles) ou simples volumes. En se frottant à eux, Johann Le Guillerm s'exprime «contre» eux et, puisqu'il prend appui sur les objets, «avec» eux. À la fin de Secret, l'humain finit même par s'annihiler dans les objets. Dans une sorte d'hommage aux fakirs, Johann Le Guillerm coince d'abord des crayons entre ses membres désormais figés, son corps devenant objet en équilibre précaire. Des livres méthodiquement empilés deviennent ensuite les partenaires d'un étonnant numéro de porté et le soutiennent à quelques centimètres du sol. L'humain, immobile, se fond dans l'objet, devient sculpture: le dompteur a été phagocyté par ses fauves inanimés...
Ce spectacle qui parle à nos ventres, qu'il noue et dénoue, traite autant du geste artistique (tout créateur est dompteur du réel) que de l'expérience humaine: la cohabitation avec la matière, qui nous dépasse. Et témoigne de la richesse des arts circassiens pour aborder des questions essentielles.
Le laboratoire de recherche de Johann Le Guillerm, au Channel jusqu'à la fin janvier 2004, sera accueilli à la UFA Fabrik de Berlin à partir d'avril.
(1.) Voir l'article «Pierre qui roule...», sur la Motte, prototype de l'installation de Cirque Ici, présentée en juin 2003 à la Biennale internationale des arts de la marionnette à la Villette.
Naly GERARD,
Publié le 2004-01-07
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : cirque,
Mot(s) Important(s) : pluridisciplinarité, recherche, cirque,
Artiste(s) : Johann LE GUILLERM (metteur en scène), Naly GERARD (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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