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Les amoureux font des expériences spirituelles
Le metteur en scène japonais Satoshi Miyagi qui avait marqué en décembre 2002 avec une Médée exceptionnelle, revient en France avec sa compagnie Ku Na'uka et trois spectacles, tout un mois au Café de la Danse à Paris.
Avec le Conte du Donjon de Kyoka Izumi, Satoshi Miyagi choisit un auteur célèbre pour s'être opposé à l'édification d'un Nouveau Théâtre franchement occidental, à travers une revisitation de la tradition théâtrale japonaise. La pièce date de 1917, période où en Europe, le symbolisme belge et le surréalisme exploraient la même veine. Satoshi Miyagi a d'ailleurs mis en scène Elektra d'Hoffmansthal et Salomé d'Oscar Wilde, œuvre élues par les courants précités, ou une adaptation néo-symboliste de la Médée d'Euripide. Certes, cette sensibilité -- très japonaise -- semble passéiste. Satoshi Miyagi cite aussi Artaud ou Grotowski mais ses moyens de mise en scène leur donnent une pertinence contemporaine rare. Théoricien, Satoshi Miyagi forme ses acteurs, avec la compagnie Ku Na'uka, à une technique de jeu qui sépare le corps et la voix, acteurs et récitants, femmes et hommes. Cette technique s'appuie sur une philosophie. L'être humain refoulerait le monde féminin, a-linguistique et dont les cycles sont liés à la mort et à la reproduction. Amputé, il se cantonnerait au monde masculin qui engendre le langage et l'Histoire. L'amour réhabiliterait le monde féminin et réincarnerait les corps amoureux: les corps acteurs réincarnés, rénoveraient le théâtre. Dépaysé, le spectateur est sollicité dans sa naïveté par ces acteurs au visages très grimés, impassibles, qui «sont parlés» par des récitants agenouillés sur les côtés et, par principe, masculins. Des musiciens entretiennent une rythmique archaïque qui alerte les spectateurs et met les acteurs au bord de la danse avec d'étranges gestes parfois «déboîtés», en fuite ou fulgurant. Impossible d'éluder la crise entre le corps et la voix, entre le pré-linguistique et le langage, qui torture autant les acteurs que les récitants.
Satoshi Miyagi pourrait faire de ce procédé un «truc». Or sa philosophie lui fait choisir, pour les éclairer, ces œuvres aujourd'hui anachroniques qui racontent des héroïnes amoureuses imcomprises: chaque fois, le metteur en scène retrouve la cohérence entre l'esthétique et le fond et change de style. Par exemple, si la facture néo-symboliste (avec des costumes traditionnels somptueux) de Médée> insistait sur le narcissisme grandiose de la magicienne égal à la puissance de son amour, celle du Conte du Donjon est parodique et souligne le pastiche du conte. Les costumes sont inventés et, au côté des accessoires ou des éléments de décor, empreints d'humour: ogre grotesque, dragon luminescent, fausse flamme d'une lampe en forme de python dressé, motif d'écailles des manteaux de princesse... Leur merveilleux est naïf: fourrure, plumes de cygne, coiffures excentriques, prodiges grossiers. Deux percussionnistes sont en concurrence avec la mélodie sirupeuse d'un film sentimental: l'idiotie en amour, n'est pas débile mais pensive, elle découle à la fois de l'intemporalité du sentiment et de sa balourdise, si peu conformes à l'actualité et à l'habilité du monde masculin. Les voix des récitants, non travesties, trahissent l'androgynie des princesses.
L'intrigue suit un schéma universel. La princesse Tomi se morfond dans un donjon depuis mille ans sous la protection d'un dragon en bois; elle attend l'amour; passe un beau samouraï. Tomi est un archétype de femme maudite. Elle est sœur de Mélusine la fée, de Turandot ou de Médée. Ces créatures sont surnaturelles, serpentes (d'où les écailles ou le python...), phalliques. Elles nous relient à la déesse-mère tellurique que le monde des hommes a détrôné. Pandore est des leurs. Les humains leurs paraissent bornés et sexistes. Tomi et sa sœur Kamé jouent à couper la tête d'un seigneur imbécile. «Je ne suis pas d'ici» disait Mélisande. Aussi longue se déploie la chevelure de Tomi dans une scène qui illustre l'adage: l'amour est aveugle, les amants ayant perdu la vue. Pendant cette scène, leurs visages, continûment purs de toute grimace sentimentale, changent étrangement: un ange y passe. «L'homme originel, après avoir évolué dans la dualité, finit par s'en libérer, retrouvant l'unité originelle...» écrit Satoshi Miyagi. Son travail de mise en scène bien qu'insolite, explore des questions brûlantes qui pourraient bien être celles du XXIe siècle. Suite avec Tristan et Yseult puis Macbeth.
Le Conte du Donjon, de Kyoka Izumi, ms Satoshi Miyagi, du 5 au 19 janvier 2004.
Tristan et Yseult, d'après Richard Wagner, le 21 janvier, 20 heures.
Macbeth, d'après Shakespeare, du 24 au 31 janvier.
Au Café de la Danse, à Paris. Tél. 01 47 00 57 59
Mari-Mai CORBEL,
Publié le 2004-01-07
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : Japon, langage, esthétique,
Artiste(s) : Satoshi MIYAGI (metteur en scène), Mari-Mai CORBEL (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
A voir : http://www.cafedeladanse.com