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Bonheureusement




Inclassable chorégraphe, indisciplinaire s'il en est, Vera Mantero donne un tour de chant cette semaine au théâtre de la Bastille. Rapidement devenue incontournable, elle est aussi irréductible, gauloise... et elle entend bien le faire savoir. Entretien.


J'aime beaucoup trouver dans ton travail cet équilibre délicat entre des choses régressives, totalement jubilatoires et une grande force poétique. Chacune de tes pièces -des premiers solos au pièces les plus récentes- semblent contenir toutes les autres, passées et présentes, à venir... Cette cohérence me donne la preuve d'une véritable honnêteté. Comment travailles-tu la matière de tes pièces?
Vera Mantero:
Je dirais plusieurs choses... Tout d'abord le conscient et l'inconscient. Tenir compte des deux, travailler avec les deux, inclure les deux. Ensuite le corps et la pensée. Tenir compte des deux, travailler avec les deux, inclure les deux... et les inclure l'un à l'autre, cela me paraît très important. Je crois que ce désir d'inclusion -du corps, de l'inconscient- est très lié au fait que dans notre société blanche et occidentale, il ne leur est fait que trop peu de place. Ils sont peu inclus, tellement peu, et pourtant, ils savent beaucoup... ils ont tellement de choses à nous dire! Le corps n'est pas assez inclus dans la société, et la danse est un lieu qui n'a pas énormément inclus la pensée jusqu'à aujourd'hui, en tout cas, pas autant que ce que j'aimerais... Je me retrouve donc face à la nécessité de l'inclure, elle aussi. Cela veut dire que dans la danse, je me retrouve confrontée à ce double travail d'inclusion, à cette double nécessité d'intégrer le corps à la pensée... et inversement.

Quand tu chantes Caetano Veloso accompagnée de Pedro Pinto, je retrouve tes expressions de visage -tellement singulières...- mais aussi une manière de te présenter dans laquelle je vois beaucoup de sincérité. Ce que je perçois de toi depuis la scène, est-ce que c'est toi?
L'idée de s'exposer, de se manifester et de s'ouvrir m'est essentielle. Dire les choses ouvertement -vraiment ouvertement- est une des choses les plus fascinantes, les plus attirantes que je connaisse. J'aime beaucoup cette phrase de Nadine Gordimer: «La recherche de la vérité consiste à sonder autant son âme que celle de son ennemi, et à mettre à jour les mensonges qui s'y cachent, ici comme là...». Je crois que cette jubilation vient de cette ouverture: ouverture du corps, ouverture de ses vibrations, de ses désirs, des énergies qui le traversent... si c'est un corps qui est à l'écoute, avec une tête qui est à l'écoute et qui organise, qui aime organiser ce qu'elle écoute. J'aime aussi beaucoup l'idée de venir vers quelqu'un avec les mains vides. La présence de l'improvisation et des méthodes automatiques découlent de tout cela. C'est une manière de travailler avec l'inconscient, l'ouverture et la complexité. Cela m'intéresse de penser en groupe, de développer de la pensée au travers de plusieurs expériences de vie. D'où aussi la nécessité de s'exposer, si on ne s'expose pas ça ne marche pas, ça ne fonctionne pas. J'ai construit tout cela dans mon corps et en moi-même. Par le travail, j'ai dû construire cette ouverture en moi. J'ai dû la travailler parce qu'elle ne nous est pas évidente aujourd'hui, pas du tout. Mais en construisant cela en moi, je répondais à un grand besoin que j'avais et que j'ai encore en moi. Donc ce que tu perçois de moi, c'est moi!

Qu'est-ce qui te lie à Caetano Veloso? Pourquoi l'envie de ce récital?
J'ai écrit ce texte pour présenter ma dernière pièce de groupe, celle des super héros: «Ce qui se passe dans le chant et dans la poésie et dans l'art de Caetano Veloso: j'y écoute quelque chose qui est très proche du tragique et de la générosité, de la douleur et de l'amour, de la mort et de la possibilité. Je me sens proche de lui et de la façon dont il ressent: physiquement, rythmiquement, poétiquement, tragiquement, bonheureusement -j'essaie de traduire felicidademente, un mot inventé qui n'existe pas en portugais: avec bonheur, tout simplement.... Cette envie de bonheur, cette compréhension du bonheur. Tout ça, tout ensemble. Compréhension de la vision.»

Puisqu'on en est à des questions de traduction, que veut dire ce mot portuguais que j'ai quelquefois entendu à Lisbonne, à Porto, et qui m'intrige beaucoup: fofinho...
Alors... Une chose fofa, c'est quelque chose de doux et mou et en même temps... avec un petit peu de volume, une matière dans laquelle on peut pénétrer avec les doigts, juste un petit peu... Comme un tapis --carpelio--, un nounours... Ou encore une personne: si elle est fofinha, c'est qu'elle n'est pas rigide... Fofinho c'est petit fofo, comme pour tous les inhos et inhas en portugais, ça fait devenir petit!

Pour en revenir au récital...
J'ai eu envie de ce récital parce que c'est tellement évident la chanson, tellement plus évident que la danse! Elles ont des rôles différents... mais chanter une chanson qui me fait vibrer, cela me donne un réel plaisir. Et ce plaisir est décuplé lorsque je sens que cela peut faire vibrer les gens en retour. C'est miraculeux cette manière d'arriver à joindre le sens et les sens: le sens des mots et les sens portés par la musique... le conscient et l'inconscient dans une seule forme, parfaitement intègres, c'est vraiment beaucoup! Il y a certainement autre chose: aller ailleurs, vers un autre champ, vers une autre forme d'art, pour trouver une réponse dans un moment de régression. La primauté de la raison et de la logique sur les corps, les sens, l'inconscient ou la subjectivité, n'est-elle pas une régression? Une régression totale? Je ne veux pas dire soyons inconscients mais je veux dire soyons tout ce qu'on est... A bas la dictature de la raison, de la logique, du mot explicateur ou de l'action explicative! A bas la lecture unique! A bas la pensée unique!

Le Vooruit inaugure très bientôt un rendez-vous dont l'objectif est de mettre en perspective un large panorama d'événements et d'activités rassemblés autour d'une personnalité. Connexive #1 est une vaste cartographie au centre de laquelle on retrouve... Vera Mantero! Quel est le concept de cette manifestation?
L'idée est venue de Barbara Raes qui voulait montrer mon travail au Vooruit. Mon travail n'a jamais été montré dans ce théâtre -ni même à Gand- et elle a pensé qu'il fallait ouvrir des portes d'accès sans nécessairement montrer tout de suite les pièces les plus récentes -qui pourraient être d'un abord difficile sans aucune "introduction". Donc Connexive est avant tout une introduction à mon travail et Barbara a fait appel à Myriam van Imschoot pour construire une dramaturgie de cet événement. Maintenant, je crois que si ça s'appelle Connexive #1, c'est que la manifestation va être appelée à se renouveler... Myriam est ainsi venue à Lisbonne pour discuter avec moi et comprendre quoi faire de cette manifestation. Je dois dire que ces rencontres successives sont rapidement devenues de véritables séances de travail qui nous servaient autant à elle qu'à moi. Cela tombait aussi à point pour moi qui avais décidé de passer l'année 2004 en retrait pour me consacrer d'avantage à la réflexion et à la pensée.

As-tu participé à la programmation de cet événement?
Nous avons beaucoup discuté, et pas exclusivement de choses liées à mon travail, mais aussi de mes connexions, des gens et des travaux avec qui je ressens aujourd'hui des affinités -dans le champ de la danse aussi bien que dans ceux des autres arts. L'idée de Connexive est donc de créer des liens et de mettre le travail d'un artiste en rapport avec d'autres artistes, disciplines, idées, objets... Le résultat sera peut-être réducteur -il y a des restrictions en termes d'espace, de temps et d'argent, il y a aussi des connexions qui ont été faites par Myriam et l'équipe Vooruit. Mais je suis déjà satisfaite de ce qui va se passer et j'attends avec impatience de voir ce de ce que ça peut donner, de ce que ça peut me montrer.


Vera Mantero et Pedro Pinto jouent Caetano Veloso jusqu'au 11 janvier au Théâtre de la Bastille. Tél. 01 43 57 42 14. www.theatre-bastille.com
Connexive #1, du 17 janvier au 4 février au Vooruit de Gand. Tél. +32 9 267 28 20 www.vooruit.be


David BERNADAS,
Publié le 2003-01-08

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre :
Thème(s) : danse, musique,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Vera MANTERO (chorégraphe), David BERNADAS (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

A voir : www.theatre-bastille.com
http://www.vooruit.be