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D'un soulier l'autre
Roi d'Espagne en 1987 dans la mise en scène d'Antoine Vitez du Soulier de Satin, Philippe Girard est Rodrigue cette saison dans la mise en scène de Olivier Py.
Le Soulier de Satin de Paul Claudel est un paradoxe théâtral. Vu sa célébrité universelle, comment expliquer que si peu de metteurs en scène (trois en sept décennies -- Barrault, Vitez et Py) se soient emparés de ce texte mythique?
Philippe Girard: L'une des explications tient sans doute dans la diversité des écoles de metteurs en scène. Il y a ceux qui veulent à tout prix prendre la place du poète et puis il y a les metteurs en scène-poètes, dont la seule ambition est de chercher une solution théâtrale à une énigme poétique. Antoine Vitez s'inscrit dans ce cadre-là et Olivier Py aussi. Ils ne sont pas légions, ceux qui pensent que le poète est toujours plus intelligent. Et je pense que l'énigme que pose Le Soulier de Satin en a terrorisé plus d'un.
Il y a aussi ceux qui refusent pour des raisons qu'on pourrait dire idéologiques.
Je ne sais si c'est idéologique, mais on assiste actuellement à un étrange retour en force d'un théâtre qui se veut engagé, posant que la scène doit nous parler du monde d'aujourd'hui. Dans cette logique, le poème ne peut qu'être excommunié, et Claudel faire partie de l'enfer. Je n'ai jamais compris pourquoi il faudrait à tout prix qu'une œuvre poétique nous parle du monde d'aujourd'hui. Et paradoxalement, si on lit attentivement Le Soulier, outre l'histoire d'amour entre Prouhèze et Rodrigue, la pièce recèle une analyse politique extrêmement virulente de la société du XXe siècle. Claudel fait une critique terrible de la civilisation européenne, corrélant l'aventure de Colomb, inventeur de la globalisation, à la naissance d'une politique moderne, dont il dresse le constat d'un échec sanglant. D'où son hypothèse que le XXe siècle a besoin de vivre une Contre-Réforme. Cette vision très engagée du poète n'était pas du tout visible dans la création par Jean-Louis Barrault en 1943. C'était déjà plus lisible en 1987 dans la mise en scène de Vitez.
Vous voulez dire que cette lecture politique a décidé Vitez à monter ce texte pourtant si loin de sa pensée?
Non, pour Vitez la lecture politique n'a jamais été un argument de théâtre. La question du théâtre, en revanche, est de savoir comment la scène va devenir l'endroit de la totalité du monde, et de pouvoir raconter la totalité du monde. Le point d'entrée originel de Vitez dans la lecture du Soulier de Satin était la dimension biographique, le journal intime déguisé de toute une vie, d'ambassadeur, d'amoureux, d'amant, de poète. Bien sûr, l'écriture se charge de tout mélanger, de déguiser, de mettre en œuvre ce que Vitez appelait, à la suite d'Aragon, le «mentir-vrai» (1), -- à partir duquel on peut effectivement analyser tous les points de vue, idéologiques, politiques, esthétiques, poétiques et amoureux.
(1) «...dans mon travail, apparaît quelque chose d'un peu nouveau, ce qu'Aragon appelait “le monde réel”, formule approximative, critiquable en elle-même [...] j'essaie de mettre en scène les rapports sociaux, cette espèce de vie organique de la société [... ] ça se manifeste dans des formes très transposées [... ] Ce n'est pas une reconstitution mais je suis en quête d'un “mentir-vrai” perpétuel.» Antoine Vitez, Le Théâtre des Idées, in Le metteur en scène et le professeur en quête d'un «mentir-vrai» perpétuel. La N.R. juillet 1976.
Bruno TACKELS, Mari-Mai CORBEL,
Publié le 2003-11-00
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : entretien
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : interprète, texte, politique, amour,
Artiste(s) : Bruno TACKELS (rédacteur), Philippe GIRARD (comédien), Mari-Mai CORBEL (rédacteur), Olivier PY (metteur en scène), Paul CLAUDEL (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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