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Pérégrinations d'une girafe et voyage aquatique
La Maison de la Culture de Bourges théâtre d'inventions
Jean Lambert-wild et Benoît Bradel, invités à la Maison de la culture de Bourges avec respectivement Crise de nerf - Parlez-moi d'amour et L'Invention de la Giraffe du 7 au 14 janvier, honorent la vocation d'ouverture au contemporain de leur hôtesse qui fête cette année ses 40 ans.
Des étincelles que produisit Malraux ministre, la première maison de la culture, née à Bourges, a suivi sa trajectoire. Pour la quarantième saison, le directeur de la M.C.B. annonce «une permanence artistique de septembre à juin» avec huit résidences. Gilbert Fillinger invite des artistes à la pointe du contemporain (Pippo Delbono, Krysztof Warlikowski...). Plus en pointe encore, Benoît Bradel et Jean Lambert-wild, en ses jours naissant de 2004, infligent de subtiles déflagrations esthétiques.
Benoît Bradel, vidéaste attitré chez Jean-François Peyret, auteur d'un Cage-circus autour de John Cage, Marcel Duchamp et Gertrude Stein, a conçu le théâtre d'un film au titre intriguant: L'Invention de la Giraffe - avec deux «f». Son voeu: mettre l'image au centre et, pour ce faire, tourner d'abord un film. Le projet a été retardé par la catastrophe du World Trade Center mais a suivi son étoile. «Suivre son étoile» pour Benoît Bradel est une technique sérieuse d'invention. Le scénario sous la houlette de l'écrivain Yves Pagès assimile les diverses déconvenues ou bonnes rencontres -dont les jazzmen du David S. Ware Quartet- au cours du tournage réalisé selon une topographie conductrice et symbolique: Paris, Cherbourg et New York. Il parodie un film noir: des circassiens mis en faillite par un imprésario américain, partent récupérer leur argent. En scène, les étoiles de la piste que jouent Ese Brume et Elina Lövensohn, ne sont plus de la partie. Leurs compères se remémorent à partir des accessoires du film (costumes, caravane, vélo, passeport...) et de jouets (girafe, maquette de Titanic...) ce voyage initiatique aux confins du cauchemar américain. Le centre de la scène est occupé par l'écran. À la fin, il est encadré de deux échelles de six mètres, chacune couronnée d'un acteur au masque de girafe. Cet animal qui tire son flegme d'une hauteur de vue indépassable, prouve par sa singularité merveilleuse -au sens maniériste, dix-septièmiste- un monde irréductible à l'explicitation. «Combien de mots pour travailler une seule pensée?» soupire un circassien. Plus de mille cent... «Sans moi», conclut-il. Yves Pagès et Benoît Bradel défendent une poésie anti-intimidante des lieux communs subvertis («Il ne faut pas acheter la peau de l'ours avant de l'avoir vendue»), des jeux de mot téléphonés et autres barbarismes rêveurs («affabulattriste», «grotte-ciel»). «Vous allez voir ce que vous VOULEZ voir» annonce un monsieur Loyal. L'Invention de la giraffe propose de prendre conscience d'une fascination et de commencer d'y résister grâce à un exercice d'attention à la scène. Le film quant à lui surprend l'œil qui serait habitué au cinéma commun, grâce aux acrobaties du montage et aux coups de gîte d'une caméra à l'épaule ou encore à ce qu'il contient d'inavouable (par exemple le rêve amoureux d'une fille pour un ours). La logique déceptive qui se met en place fait allusion à un monde finissant. Les Américains tueurs d'artistes: qui ne comprend pas...
Au dédain de la girafe, Jean Lambert-wild préfère le stoïcisme d'un capitaine sûr du naufrage. Au lieu de suivre son étoile, il réalise un programme d'un nombre secret d'années comprenant trois mélopés, trois confessions, trois épopés et un dithyrambe. Crise de nerfs - Parlez-moi d'amour est la seconde confession. Elle a en commun avec Orgia (2002) qu'une performance en piscine (Aegri sommnia) suivait, la sémantique de la plongée marine et le rituel technologique qui initie tant les actants (artistes-techniciens et acteurs) que les spectateurs à une chambre noire où se développe la pensée d'un être replié ou en gestation. Dans cette chambre aussi d'échos, Laure Thiéry, actrice ultra sensitive en scaphandrier, et Bénédicte Debilly (dans Spaguetti's club), invisible, superposent leurs voix à la machinerie poétique que le musicien Jean-Luc Therminarias fait tourner avec force vrombissements, chuintements ou tintements. Elles disent l'enfance irréparable, le langage muet. «Tâche d'être heureux!» ironise in fine la voix invisible aux spectateurs renaissants. Ce second artiste transdisciplinaire qui, à l'instar de Benoît Bradel, pose le problème du centre, demande au contraire à l'actrice de réinvestir le paradis perdu à l'abri d'une véritable bulle. Ces questions centripètes rejoignent celles de Pascal Rambert dans Paradis: Avez-vous un centre? Si oui: est-il occupé? Par quoi, qui? Elles sont éminemment contemporaines.
L'Invention de la giraffe, conception, mise en scène et réalisation, Benoît Bradel, du 7 au 9 janvier 2004.
Crise de nerfs – Parlez-moi d'amour, un spectacle de Jean Lambert-wild et de Jean-Luc Therminarias, Jeu de regard pour actrice, scaphandre autonome et installation sonore. www.theatre-granit.asso.fr. Du 13 au 15 janvier 2004
Maison de la Culture de Bourges. Tél. 02 48 67 74 70. www.mcbourges.com
Publié le 2004-01-15
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
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Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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