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Paradis à jouer
En deuil de toute scène narrative, le plateau de Pascal Rambert cherche à comprendre le réel qui déchante. Il tente de lui donner voix et corps, avec une singulière communauté d'acteurs en mouvement.
Hypothèse d'un distingo à la serpette -de ces découpes qui essaient de visualiser une réalité, avec le risque de rester forcément grossier par rapport à ce qu'elles renvoient.
Il existe en France deux groupes de théâtre bien distincts, celui qui traduit des textes, et celui qui invente des univers à venir. Ou pour le dire plus simplement: il est des formes de théâtre qui représentent le monde que nous avons déjà à l'esprit -celui qui se trouve déjà (possiblement) présent à notre regard, et qui se trouve par la scène renforcé et magnifié. Et puis il existe d'autres théâtres qui nous convient au monde qu'ils ont bricolé par-devers eux, au travers d'improbables communautés- un monde souvent artificiel et sensible en même temps, comme on peut le repérer chez des gens aussi différent que François Tanguy, Matthias Langhoff, Romeo Castellucci ou Christophe Marthaler.
Depuis vingt ans qu'il colle sa plume sans concession à la réalité rugueuse de la scène, Pascal Rambert s'est progressivement trouvé appartenir au second «groupe théâtral», de ces artistes qui ont cessé de vouloir transmettre les fables dont ils héritent, et qui ne cessent du même coup de mettre à l'épreuve du plateau les conséquences d'un tel renoncement.
Renoncer.
Un maître mot du monde de Rambert. Renoncer au chant, renoncer à la fable, renoncer aux mensonges qu'on ne cesse d'y colporter ; affirmer que le théâtre est porteur d'énergies qui passent, dépassent les canons convenus de la dramaturgie traditionnelle. Mais le paradoxe des spectacles de Rambert c'est qu'il renonce à la réalité du spectacle tout en lui reprenant beaucoup de ses atours et attributs, qu'ils viennent du chant, de la musique ou de la danse. La seule réalité qui ne soit finalement pas destituée dans l'univers Rambert, c'est la posture active des acteurs. Justement parce que les acteurs sont chez lui fortement impliqués dans la fabrique de l'acte théâtral. Ils perdent leur statut falot d'interprète pour endosser la vêture autrement moins confortable de ceux qui créent, font advenir, livrent un monde qui leur est propre, à la fois personnel et profondément commun.
Car le plus impressionnant dans les «pièces» de Pascal Rambert, c'est de voir comment un monde (une communauté, une vraie communauté) se met à naître sous les yeux de ceux qui regardent -sans d'ailleurs qu'ils ne sachent véritablement qu'ils ont été convoqués à une telle naissance...
Donc un monde qui a les moyens de s'inventer toutes ses règles, à commencer par celles qui vont se jouer dans le jeu des représentations, entre les acteurs -ceux qui jouent, précisément.
Paradis. Un temps à déplier.
Annonce d'un nouveau réel qui va venir, bivouac de toux ceux-là qui ont décidé de passer ensemble ce temps de mise à l'épreuve de nos schizophrénies respectives. Paradis est à proprement parler un jeu, jeu qui met en commun l'art de jouer de tous ceux qui y participent. Tous les acteurs qui viennent (y) comparaître portent cette exigence absolue: ce que je dis, ce que je porte, ce que j'invente -tout cela ne pourrait l'être par aucun autre. Et pourtant nous n'y arriverons qu'ensemble, en portant, croisant nos voix pour les rendre plus fortes (logique du chœur sur un plateau, si rare, si peu osée sur nos scènes de maintenant.). C'est bien toute la contradiction de ce qui se joue dans le travail d'un Pascal Rambert: il faut continuer à y croire, à ce théâtre qui nous échappe par tous les bouts, et continue à dire l'état de nos fuites.
Monde en trois temps, trois couleurs. Jaune, vert et rose. Trois couleurs, trois temps, trois manières de décliner l'espace et le temps théâtral de Pascal Rambert. Trois moments qui disent clairement qu'ils refusent délibérément d'être un (joli) temps de théâtre. Trois moments qui accueillent douze acteurs et qui leur laissent un véritable espace de liberté. Où l'on comprend très vite que le plateau est leur affaire, que ce qui s'y passe et s'y dit est vraiment de leur fait. Leur invention, leur responsabilité: une réalité bien rare sur les scènes qui globalement n'ont pas encore pris congé de la figure (déjà plus) dominante du metteur en scène...
En deuil de toute scène narrative, le plateau de Rambert cherche à comprendre pourquoi. «Mais pourquoi donc je n'écris plus d'histoires au théâtre?» Paradis essaie obstinément de prendre au sérieux cette question, et donc de la soumettre au réel. Temps réel, vies réelles, morts réelles, avec tout le cortège de nos désenchantements, amoureux, politiques, artistiques. Paradis est un croquis d'enfants qui déforment le monde pour ce qu'il est, c'est-à-dire bien déformé. On y entend des histoires d'expulsions, petites et grandes humiliations des hommes quand ils commencent à vouloir vivre ensemble et à comprendre que ce ne peut être le paradis, décidément. Et pourtant ils s'obstinent. Les acteurs, aux prises avec leur solitude en mouvement, persistent à objecter du sens, à vouloir renouer le sens. Avec quelques montées en puissance lyrique qui disent en passant que nous ne sommes pas encore tout à fait seuls.
Paradis (un temps à déplier), texte et mise en scène de Pascal Rambert, du 28 janvier au 5 février, au Théatre d'Hérouville. Tél. 02 31 46 27 29.
Bruno TACKELS,
Publié le 2003-01-15
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre :
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : Paradis,
Artiste(s) : Bruno TACKELS (rédacteur), Pascal RAMBERT (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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