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Le Berrettini, de retour


Premier week-end du festival Faits d'hiver



Le festival Faits d'hiver, en Ile-de-France, a accueilli un Marco Berretini égal à lui-même et à nul autre semblable, passé maître en dérapage contrôlé. Quant à Alban Richard, implacable, il explore la face extrême interne du mouvement.


Un énorme ours en peluche est assis sur une minuscule plate-forme tout en haut d'un mât. Il surplombe l'agitation d'un petit peuple improbable, où se croisent, de hasard, un humanoïde remonté comme un jouet mécanique, une grande gigue blondasse au bord de s'effondrer de stupidité, une intrigante geisha très masculine fichée immobile au bord d'une piscine en plastique, et puis encore Bruno, qui avertit qu'il ne joue aucun rôle mais avait juste envie de danser un peu.
Puis soudain, l'ours énorme en peluche se réveille et s'anime, descend de son mât. C'était un humain. Plus tard il s'abîmera dans une gauche danse érotique toute pâmée de burlesque. On ne sait plus où on est. Où on en est. Ainsi vont les prodiges de Berrettini, funambule de l'exacerbation du quotidien loufoque, chorégraphe du pas chassé impertinent, alchimiste d'un genre acide et enivrant, qu'on renonce définitivement à classer, entre théâtre, danse, revue, ou sketches, et qui d'ailleurs fait genre à lui tout seul, et qu'on appellera dorénavant: le Berrettini. Truqueur impénitent, décapeur de première, artisan du miroir à déformer l'époque.
Le Berrettini est un strict thermomètre de la santé du vécu tribal qu'il agrège. Pour Multi(s)me, pièce portée au comble des incertitudes de la production, l'aventure avait débouché sur un chef d'œuvre du flottement ouvert à la déflagration de toute idée de représentation. Puis l'affaire se resserra sur un Sorry do the tour, très chaloupé, d'artistes mûrs déhanchés en night-club. On se crut tout permis. L'autogestion expérimentée à tous les étages de la création fit ensuite s'emmêler Blitz dans les ficelles de la facilité.
Au prix de franches explications, y compris de séparations, Marco Berrettini vient de reprendre la barre de ce bateau un peu trop ivre. Sa nouvelle pièce, New moment for old bodies, atteste de son retour. Maîtrisé. Lorsque sur scène ces artistes rient, on ne sait jamais s'il s'agit d'artistes en train de rire d'eux-mêmes, ou bien d'artistes en train de jouer des artistes en train de rire d'eux-mêmes. Ce vertige virtuose du dérapage contrôlé est doucement grisant. On en retiendra l'esprit d'un des messages de la soirée: «a est égal à x, plus y, plus z. Si a est la réussite dans la vie, x c'est le travail, y c'est les loisirs, et z c'est fermer sa gueule.» Prends ça.
Là-dessus, deux problèmes. D'une part, même réussies, les pièces de Berrettini se mettent à ressembler parfaitement à des pièces de Berrettini. Un peu confiné dans cette auto-reproduction, ce genre a aussi ses ratages à la transmission: Old movements for new bodies, vu juste avant, a été conçue avec les jeunes en formation du Centre de développement chorégraphique de Toulouse. On y retrouve strictement les mêmes ingrédients. Mais la recette a du mal à prendre. Leur déglingue heureuse -et même parfois franchement réjouissante- s'enlise volontiers dans le n'importe quoi. Le Berrettini serait-il une petite affaire familiale?

La dynamique à basse tension d'Alban Richard
La création de Downfall figurait également au programme de cette première semaine de festival Faits d'hiver. On ne saurait reprocher à Alban Richard de ne pas remettre en jeu ses acquis encore tout jeunes. Son courage est même impressionnant dans la composition d'une ample pièce pour cinq interprètes, tendue à l'extrême dans une danse ignorante de tout souci de séduction dans la forme. Les corps y ont la force de chênes qui auraient appris à plier et ne pas rompre.
Avec un genre de patiente abnégation, sous d'obsédantes boucles sonores de basses métallisées, et dans un bain monochrome de luminosité rouge, les danseurs mettent à l'épreuve des voies paroxystiques du mouvement. Ils en décentrent les points d'impulsion, ils instillent le lâché qui désagrège la plus vive tension, ils visitent la face cachée, extrême interne, des flux et des circulations. Cette dynamique à basse tension électrisée de chaque corps, exigeante, captivante, est la même qui anime le groupe dans son ensemble. Mouvant, crevassé, peu à peu hérissé de nervosité, jusqu'à s'emporter dans de sèches courses entrecroisées.
La même dynamique encore devrait normalement se communiquer aux quatre-vingts spectateurs placés pour cela au contact, assis en carré parfait sur les quatre bords du plateau. Au soir de la première, cette transmission opéra mal. Cela sans doute du fait d'une tension parasite, surajoutée à la sollicitation extrême de cette danse. Ce type de mauvaise passe se corrige. Plus ennuyeux -et d'ailleurs ennuyant: le chorégraphe a ordonné l'ensemble sur un mode méthodique et démonstratif, de séquences successives, ou du sol à la position debout, et du mouvement minimal à la course, l'intensité monte par étapes selon un schéma strictement attendu. Cette absolue absence de surprise contrarie la perturbation espérée des schémas perceptifs du spectateur.


Le festival Faits d'hiver se poursuit ce week-end et la semaine prochaine :
- vendredi et samedi, au théâtre Silvia Monfort à 19 h : Isira Makuloluwe et Ingeborg Liptay. A 21 h ; Carlotta Ikeda.
- lundi et mardi 19 et 20 janvier au studio du CND à 19 h : Anamnèse, acte 2, d'Haïm Adri . Au théâtre Le Vanves à 21 h : Sylvain Groud
- mercredi et jeudi 21 et 22 janvier au théâtre Artistic Athévains : Nieke Swennen, Maïté Fossen, Cécile Loyer.
- vendredi et samedi 23 et 24 janvier, au théâtre Silvia Monfort à 19 h : le Junior Ballet dans des pièces de Mark Tompkins et d'Hervé Robbe. A 21 h : Brigitte Seth et Roser Montllo-Guberna.




Gérard MAYEN,
Publié le 2004-01-15

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre :
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Gérard MAYEN (rédacteur), Marco BERRETTINI (chorégraphe), Alban RICHARD (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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