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Patchwork ou fourre-tout ?


Dickie, de Joël Jouanneau, au Théâtre de la Bastille



Le metteur en scène juxtapose divers écrits et influences qu'aurait fait émerger en lui Richard III, le drame de Shakespeare. Mais cette lecture «interactive» du personnage de Dickie tourne à l'entreprise de zapping égocentrée.


Joël Jouanneau propose dans son Dickie, actuellement mis en scène au Théâtre de la Bastille, une libre adaptation du Richard III de Shakespeare. Cette pièce se compose telle un patchwork où le metteur en scène juxtapose divers écrits et influences qu'aurait fait émerger en lui le drame du monstre Richard: Normand Chaurette, Michel Deutsch, Henri Michaux pour les principaux, Borgès, Beckett, Handke, Jacottet, Nietzsche, Ophüls, pour les plus modestes, les Rolling Stones et Cassavetes pour les amateurs de whisky.
Une forme de journal intime des lectures favorites et fantômes de Joël Jouanneau s'esquisserait donc en filigrane de l'intrigue shakespearienne, finalement devenue accessoire -au sens naturaliste où l'on essaie de nous faire prendre du jus de raisin pour du Baume de Venise avec l'espoir de nous enivrer. De tout ceci, c'est le dossier de presse qui nous en informe, confirmant notre impression d'un incompréhensible et nauséeux fourre-tout.
Quel lien entre la parodie de boite de strip cheap à la Meurtre d'un bookmaker chinois et le simulacre de concert de Noir Désir (en fait, il s'agit d'une citation de Mick Jagger, merci le dossier de presse) sur la prose d'Henri Michaux? Pourquoi Kosmo se travestit-il en Duchesse de York façon Psychose d'Hitchcock, et Cécile Garcia-Fogel, ex entraîneuse en paillettes, tantôt en un Richard III juvénile, tantôt en rock star virile? A quoi riment les apostrophes au public sur le mode distancié du cabaret kitch, qui semblent dénoncer un certain état de la politique du spectacle, quand celles-ci sont suivies d'interminables scènes dans la plus fâcheuse tradition de la déclamation classique? Pourquoi ces actrices de décoration côté jardin?
La symbolique freudienne façon pudding élisabéthain -balançoire pour trône, boite de biscuits pour couronne, ombre géante de la mère pendant que Dickie accomplit un infanticide et j'en passe- le dispute en vulgarité à l'insignifiance du tout -dont le choix du surnom du petit Richard qui ne se traduit pas que par «petit canard», n'est qu'un amuse-gueule.
Le pire, c'est que la pièce de Jouanneau ne nous invite pas à une digression sur l'Absurde, si ce n'est celui d'un tel théâtre. Et ceci ne nous vaudrait que deux heures d'ennui si cette entreprise de zapping égocentrée ne nous semblait pas jouer le jeu d'un matraquage de la vie sensible plus pernicieux. En effet, quels gredins sommes-nous de chercher du sens là où il n'y en a pas! Pour le choix des éléments de décor ou de costumes: à part la balançoire, c'est au hasard (économique) de caves de théâtres fouillées, nous dit Jouanneau, que s'élabore la scénographie. Une chance que ce genre de lieux ne recèle pas de tractopelles, nous aurions sinon cru, au vu de cette mise en scène à la truelle, à une métaphore sur le pouvoir des grands magnats du bâtiment.
Dans une démarche d'exploration subjective telle que Jouanneau justifie ici la sienne, Al Paccino dans son film Looking for Richard réussit lui, à nous mener vers la complexité du personnage de Richard III; peut-être parce que les vers de Shakespeare lui semblent contenir un kaléidoscope suffisamment large d'interprétations, et qu'il n'est jamais question d'une affaire trop personnelle mais d'un jeu d'échos réciproques au service d'une cohérence.
Jouanneau qui considère «l'écriture comme un champ collectif anonyme» ne nous offre, dans cette lecture «interactive» du personnage de Dickie, qu'un horizon désolé par trop de bruyantes gesticulations, où le sens s'échoue à trop de poses, à force de ne pas circuler entre les êtres, les espaces et les choses. C'est finalement bien une figure monstrueuse qui prévaut, non celle du «petit bossu» duplice et criminel qui aurait cédé son royaume pour un cheval à l'heure de mourir, ou des ravages du pouvoir et de son socle d'infirmités, mais d'un agencement désarticulé d'intentions qui ne prennent pas corps sur le plateau.

Dickie, mise en scène de Joël Jouanneau, au Théâtre de la Bastille à Paris, jusqu'au 7 février 2004. Tél. 01 43 57 42 14


Cécile FAGGIANO,
Publié le 2004-01-15

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre :
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Cécile FAGGIANO (rédacteur), Joël JOUANNEAU (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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