Si l'information ne s'affiche pas, cliquez ici !!!

Chercher trop, trouver trop




Haïm Adri dépassé par sa machine-mémoire, Sylvain Groud enfermé dans ses affirmations au Festival Faits d'hiver.


Avec la complicité du Centre national de la danse et du théâtre Le Vanves, le festival Faits d'hiver a ouvert sa seconde semaine de programmation par une de ces très longues soirées dont il a le secret: on y découvre des travaux qui ont toute leur place dans le champ de la création chorégraphique, mais sans toutefois parvenir à emporter vraiment l'adhésion, laissant un goût de devoir accompli.
On ne fera pas reproche à Haïm Adri de manquer d'ambition et d'esprit de recherche. Avec le vaste projet Anamnèse, ce créateur à la croisée du théâtre et de la danse est parti en quête d'une mise en jeu scénique des processus de la mémoire. Beau projet, que de donner matière physique à ce pur impalpable. Pour son second volet, il a transformé le studio du CND en labyrinthe, telle une métaphore du huis clos mental, mais aussi des multiples projections qui l'habitent.
Il tente d'y articuler aussi bien un traitement cloisonné de l'espace, qu'une globalité du bain sonore, la stratification d'effets lumineux sur des feuilletages de plaques translucides, la diffusion d'images vidéos (celles d'un solo improvisé par Julyen Hamilton n'est pas sans magnétisme), l'apport intellectuel d'un philosophe et d'un neuro-biologiste, l'écoute flottante de bribes filantes de mémoires, et enfin les solos simultanés mais fermement compartimentés de trois danseurs.
Alors, trop? Haïm Adri use de la métaphore du kaléidoscope pour caractériser ce dispositif. C'est assez juste: un kaléidoscope a quelque chose d'automatisé, d'un peu raide et cassant dans son fonctionnement sous le regard. Et il épuise assez vite son potentiel d'enchantement. Excessivement composite et surexposée, l'intention du metteur en scène chorégraphe s'est rigidifiée dans ses cloisonnements, à commencer, à proprement parler, par ceux qui bloquent l'espace -du reste assez peu commode- du studio du CND, au lieu de l'ouvrir.
Le public se presse de cheminer quasiment sans s'arrêter de pièces en pièces avant d'hésiter à aller et venir au cœur des performances. On espérait flottement. Il y a embarras. On espérait l'errance. Il y a égarement. Egarement de la danse notamment, alors que d'interminables solos confinés développent une énergie étonnamment tranchante.
Au théâtre Le Vanves se cultive la conviction d'une générosité de la présence aux artistes et aux spectateurs, ce qui n'est pas une mince considération dans l'univers du spectacle. Sylvain Groud n'y jure pas. Sa danse danse. Son propos propose. C'est une attitude d'efficace adresse au public, dont on perd parfois jusqu'au souvenir.
Dans Pour Décembre, il s'agit de jouer, au sens pleinement scénique du mot, les relations du masculin et du féminin dans le cercle familial. Le sujet se veut aimable, quoique notre auteur homme s'en tire plutôt à bon compte sur le fond de son propos, en caricaturant pour le moins trois jeunes filles plutôt chipies, assez crispantes, tendance poupées, qui valorisent, par contraste, la mâle densité distancée, comme l'élégance de port, du garçon qui se laisse manipuler. Le mouvement puise abondamment dans des figures du dos, où les solos ne se font pas face à face, où les portés s'enroulent sur l'échine. Ce mec en a plein le dos. Evidente et sans manière, cette danse se fait aussi bavarde.
Puis, comme il en va souvent dans l'art du solo, Zones préoccupées affiche la trempe d'un manifeste. Sylvain Groud jette son corps dans la bataille des urgences du temps. Cela se traduit pour lui par un passage à la nudité. C'est peu de dire qu'il impose avec conviction une présence franche, déterminée, au travers d'une technique impressionnante, où son passé de gymnaste a sans doute quelque chose à voir. Un magnifique danseur, comme on dit.
Mais, pour avoir été si abondamment investie sur scène depuis quelques années, la nudité est devenue un thème extrêmement complexe. Elle a paradoxalement renversé et démultiplié la pensée sur les signes. Il n'est pas plus habité d'un déshabillé (habité d'un potentiel de sens multiples). A cet égard, il n'est pas sûr que «le retour à la pureté et aux origines du monde», que revendique ce danseur, soit à la hauteur de tels enjeux. De sorte que l'évidence de sa présence se laisse gagner par un étalage démonstratif de ses qualités de prouesse. Et le projet d'un retour à l'essentiel, qui supposerait exploration, se retourne en surface dans un genre d'exposition.
Haïm Adri cherche peut-être au-delà de ses moyens. Sylvain Groud trouve en-deçà d'une certaine exigence.


Gérard MAYEN,
Publié le 2004-01-22

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : théâtre, danse,
Mot(s) Important(s) : festival, mémoire, solo,
Artiste(s) : Gérard MAYEN (rédacteur), Haïm ADRI (metteur en scène), Sylvain GROUD (chorégraphe-interprète),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

A voir :