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Le grand écart des interstices




Dans son minimalisme volcanique, Elsa Wolliaston emporte avec elle tous les débats de la danse au Festival Faits d'hiver.


Ce n'est pas tous les jours que, depuis son siège de spectateur, on éprouve la sensation d'effectuer une rencontre. Une véritable rencontre; de celles qui empêcheront la vie d'être ensuite tout à fait comme avant. De celles qui empruntent à un registre de langage suffisamment inouï pour que le clavier tremble de n'être pas capable d'en formuler les mots. Ce n'est pas non plus tous les soirs que le spectateur professionnel peut s'associer sans réserve à la ferveur manifestée par le commun du public.
En ouverture des Presqu'îles de danse au Théâtre de la Cité internationale, Daniel Dobbels s'était porté en défense de la danse contre une supposée non-danse, en proposant de la ramener au dessein de Rilke, d'y voir «l'émergence d'un corps resté jusque là inaperçu», opérant la tension qui ménage l'interstice, l'intervalle où un corps multiple et pluriel connaîtra l'élan d'inventer un espace par des gestes inédits, des pulsions nouvelles. Doris Humphrey proposait de tendre à cet endroit un arc entre deux morts, Mary Wigman y recherchait l'autre invisible. Quant au chorégraphe philosophe contemporain il pose que «le projet de la danse n'est pas d'occuper l'espace mais de s'en préoccuper». Et que «s'y joue quelque chose qui n'apparaît pas ailleurs». Le propre de la danse.
Lorsque dans Le prix/La porte -un titre qu'on n'a pas fini de sonder-, Elsa Wolliaston se révèle littéralement, sa monumentale stature émergeant de cette sorte de tas immobile emballé dans d'anachroniques fourrures en lequel elle demeure tout d'abord longuement assise, il se joue quelque chose qui n'apparaît pas ailleurs. Il s'ébranle la petite danse des interstices.
Interstice entre ses vibrations corporelles, d'ailes de papillon, et le subtil filet d'ondes musicales que Jean-Yves Colson, à son côté sur scène, trame sur cet instrument pourtant supposé fracassant qu'est la batterie. Certes peu à peu il déchaînera le grondement d'une puissance grandissante. Mais chez sa partenaire danseuse, comme l'entrevoyait Nietzche, plus la concentration de force est extrême, plus le geste extérieur suffit à se manifester en potentialité, dans la délicatesse d'une imminence. Un vertige se creuse entre le minimalisme du geste et la tempête sonore.
La force d'Elsa Wolliaston est tellurique. Un frisson lui suffit à bouleverser l'espace muet, tendu dans un pressentiment de transe. Le temps se suspend autour de cette femme continent. Un jour nimbe la montagne de chair, qui vole sur une caresse de pas.
Il n'a pas toujours été aisé à ce monstre de la danse, de chorégraphier des pièces qui laissent une place à des partenaires; si ce n'est de trouver des partenaires capables d'y faire leur place. Homme d'âge mûr et de carrure franche et tranquille, Serge Anagonou est ce partenaire, pour le duo Pourquoi pas?, nouvelle pièce qui s'annonce comme «un rituel moderne». Plus libre de son corps encore svelte, le danseur est le contrepoint d'une présence en partage, en laquelle il ose le total abandon au sol, dans une théorie de l'affaissement consenti, avant une remontée prosternée aux pieds de la diva, puis s'appuyant sur cette partenaire acceptée comme au creux d'un sein maternel, enfin dans l'évocation d'un enlacement effleuré de l'espace, jusqu'à l'éruption volcanique d'une trépidation, là seulement, revenue d'Afrique.
Car Elsa Wolliaston comme Serge Anagonou sont d'origine africaine. Tout comme Elsa Wolliaston présente un corps différent. Tout comme elle pratique une quasi non-danse. Tout comme son nouveau duo investit les performances de genre masculin et féminin. D'une certaine manière, tous les débats nécessaires, féconds, stimulants, qui animent l'actualité de la chorégraphie contemporaine, traversent en gestes l'être dansant d'Elsa Wolliaston. Mais, souveraine, d'une oscillation de doigt quasi malicieuse, elle les emporte tous en leur conférant l'une de leur caractéristique sous-estimée: celle de faire actualité, au risque inévitable d'être datés.
Elsa Wolliaston n'est pas une danseuse africaine. Elle n'est pas un corps différent dans la danse. Elle n'est pas une artiste de la non danse. Elle n'est pas une performeuse des genres. Elle est. Elle entrouvre l'interstice, qui peut devenir ce grand écart où nous choisirions de grandir.
Ce même soir, au Théâtre Silvia Monfort avec le festival Faits d'hiver, on avait naïvement imaginé de continuer de filer cette pensée en la tournant vers une autre extrémité du monde et de la danse, devant un spectacle de Carlotta Ikeda, elle japonaise, vivant également de longue date en France, et issue d'une danse qui porta au comble de l'infime, la palpitation déchirée des interstices, le butô. Devant une salle bondée à bloc par l'attrait de ce style comme par les soins d'un grand quotidien du soir, cet espoir sombra dans l'abîme monstrueux d'un grotesque tapage gestuel et sonore. On a si vite fait de rapetisser.


Gérard MAYEN,
Publié le 2004-01-22

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : minimalisme, rencontre, corps,
Artiste(s) : Gérard MAYEN (rédacteur), Elsa WOLLIASTON (chorégraphe-interprète), Daniel DOBBELS (chorégraphe), Jean-Yves COLSON (musicien),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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