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La leçon du Phénix




Yan Allégret poursuit avec Solo, sa mise en scène du vertige de l'éphémère, que cet éphémère soit celui d'un instant ou d'une vie. Au Forum Culturel du Blanc-Mesnil, du 20 au 24 janvier.


Certains montent Shakespeare pour parler d'eux, d'autres se mettent en scène pour parler du monde. Après Monstres (2002), Rachel (2002) et Ceux que nous sommes (2003), Yan Allégret aborde l'autofiction. «Rencontrer. Donner naissance. Faire du théâtre. Et puis vieillir. Et puis mourir. Voilà.» survole un parcours prévisible qui pourrait être le sien. Cela sous-entend que la vie est théâtre, qu'elle se fasse au théâtre ou non.

Écriture du retrait
Il est certes facile de décerner des prix de poésie mais il est urgent de signaler que l'écriture de Yan Allégret prend forme. À quoi cela tient-il? À un découragement intégral, à une quête de soi sans concession, à une rencontre: «Dans l'espace sans courage, elle viendrait sans un mot...» Un auteur raconte les moments fondateurs qu'il choisirait de mettre en scène: «...C'est par toi qu'elle serait entrée.» sans se cacher d'en vouloir à ces heures de lui échapper, de n'être pas jouables tant elles relèvent de la vie intérieure. Mieux vaut donc raconter ces indications scéniques. Un prologue et quatre parties structurent le texte: «La jeune fille» ou l'amour, «L'enfant» qu'il fut et celui qu'il engendra, «Le phénix», parodie de la figure de l'acteur, et «Le vieillard» qui met à table en pleine lande ses proches. Les derniers mots reprennent les vers cités en exergue de Morihei Ueshiba: «À l'instant du face-à-face/Guerrier, tu entends/La leçon du Sabre/Aucun mot n'a plus de sens. » Cette écriture s'écrit pour, un jour, s'interrompre, pour que son auteur apprenne à trancher les liens. Il commence jeune, chipoteront certains. Rira bien qui rira le dernier, pourrait-il répondre. De l'éloge de l'ombre et de la philosophie afférente, Yan Allégret fait un usage stoïque qui se sait dérisoire. Il ne tire pas de sagesse d'un vécu entamé en 1974, n'édifie rien, ne s'accroche pas: «Et tant pis si ça meurt. (...) Que plus rien ne reste. »

Paradoxe du théâtre
Pour un acteur, ambitionner sa disparition, c'est sacrificiel. Un humour un iota sarcastique anime Yan Allégret. «Je suis un phénix./Voilà mon spectacle» trahit un dégoût de la carrière, pour le cliché du comédien consumé sous les projecteurs et pour son corollaire chez des spectateurs avides de rêves, de prodiges. «En boucle depuis mille ans. Broadway. Broadway. Broadway» dépeint l'indépassable horizon culturel sur lequel s'écrit Solo: cette saison, le théâtre du Châtelet invite justement les comédies musicales de... Broadway. «Est-ce qu'on peut éteindre la lumière. » sont les premiers mots du texte, des mots nés d'une colère, d'un désir de théâtre que le règne de l'ersatz au théâtre étouffe. Enfoui dans une obscurité épaisse, l'être que joue Yan Allégret se dissimule tout autant qu'il cherche à faire mieux entendre en chacun la voix intérieure, tout autant qu'il cherche à rester réel, à résister au jeu. Dans un monde à l'envers, saturé de faux-semblant, faire théâtre c'est représenter des anti-personnages.

Anti-esthétique
Yan Allégret ne sort pas en poète couronné de la cuisse de Jupiter. La nonchalance est chez lui un antidote au sérieux du «pro». Son travail est déceptif, inachevé ou naissant -- c'est selon... La mise en scène de l'état d'incertitude laisse voir une absence parlante -- l'acteur s'est-il enregistré ou est-il à la régie ou dans les ténèbres au micro? -- ou une présence indiscernable, celle d'une ombre dans l'ombre à la faveur d'une réverbération, dont se détachent une nuque, un corps penché puis pelotonné, mais aussi un corps virtuose, quand il se transforme en samouraï qui affronte au bâton le néant. La réunion de l'acteur, de celui qui raconte, et des spectateurs, dans Solo, semble se tenir sur les pourtours du théâtre, clandestinement, comme de toute éternité se transmettent les savoirs initiatiques.


Mari-Mai CORBEL,
Publié le 2004-01-22

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : solo, éphémère, vie,
Artiste(s) : Mari-Mai CORBEL (rédacteur), Yan ALLEGRET (metteur en scène), Yan ALLEGRET (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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