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Une histoire vraie
Dans La Fabrique de violence le journaliste suédois Jan Guillou retrace son adolescence baignée de coups et d'humiliations. Ce récit à la première personne, mis en scène par Tiina Kaartama au Théâtre Dunois à Paris, est servi par une interprétation brillante de Christophe Caustier.
Il est des récits d'une telle violence qu'on n'imagine même pas qu'ils puissent être adaptés pour la scène. On ne parle pas ici des représentations grand-guignolesques de la brutalité. Mais de la haine. La haine de l'autre, la haine de soi qui contamine tout. Difficile d'en échapper. Erik, le protagoniste de La Fabrique de violence en réchappe-t-il lui-même? A priori oui, puisqu'Erik n'est autre que Jan Guillou. Ce journaliste suédois, auteur dans son pays de romans d'espionnage à grand succès révéla ce que fut son adolescence dans La Fabrique de violence (paru aux excellentes éditions Agone, collection Marginales). Né à la fin de la guerre, Jan/Erik grandit entre une mère inexistante et un père cogneur. On ne peut pas faire trame plus réaliste que la vie elle-même... Le père cogne, les profs cognent, Erik devient chef de bande. Et il cogne. Il se fait virer de l'école parce qu'il a été donné par ses «copains». Le père l'envoie apprendre les «bonnes manières» pendant deux ans dans un internat près de la capitale où les élèves eux-mêmes font la loi, tels des kapos dans un camp. Deux ans de brimade contre lesquelles Erik se rebelle. Soudain, il n'est plus le petit caïd du quartier, mais un microbe que l'organisme entier va se charger de détruire. Finalement, dans cet enfer permanent Erik découvrira l'amitié. Cette amitié profonde le placera dans une situation paradoxale, piégé pour ainsi dire par lui-même, avec pour seule alternative celle, grossière, imposée par la violence elle-même: être faible ou être fort. Le personnage clair-obscur -- et le rôle qui en découle -- balance continuellement de l'un à l'autre et se teinte des nuances intermédiaires de ce spectre. Erik ira jusqu'au bout de ses études: il veut faire du droit, rendre la justice (Jan Guillou sera effectivement juriste avant de devenir journaliste dans les années 70) et maintiendra son cap dans cet enfer où les humiliations sont quotidiennes. Comment faire front face à l'irrationnel? Comment résister sans trahir? Comment ne pas devenir une bête soi-même? Le récit ainsi que cette pièce, mise en scène sans complaisance par Tiina Kaartama, comédienne et co-fondatrice de la compagnie la Métonymie, soulève toutes ces questions à travers l'itinéraire personnel d'Erik. Mais un itinéraire personnel est-il exemplaire (relire Primo Levi ou Evguenia S. Guinzbourg)? On peut le citer en exemple mais l'exemple est-il didactique? Tiina Kaartama, formée à la philosophie questionne sans asséner de vérités toutes faites. Le personnage joué ici par un Christophe Caustier au mieux de sa forme est troublant: son geste est simple, sa diction impeccable, son œil mobile et, au-delà d'une performance physique digne d'un danseur, Caustier ne se contente pas d'emplir de sa présence l'espace nu du plateau seulement meublé d'une chaise vide (son seul partenaire).
Endossant tous les rôles (le père, le directeur, le «gros Pierre», le tyran du lycée) il reste constamment dans la roue du personnage-narrateur, ne le perd jamais de vue, l'assume en gardant sa distance avec lui et termine d'un lapidaire: «c'est maintenant qu'il faut se battre.»
La Fabrique de violence, par la Cie la Métonymie. Mise en scène: Tiina Kaartama. Interprétation: Christophe Caustier. Du 27 janvier au 1er février (reprise du 23 au 28 mars). Théâtre Dunois. 7, rue Louise Weiss. 75013 Paris. Tél. 01 45 84 72 00
Olivier BAILLY,
Publié le 2004-01-22
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : haine, biographie, narration,
Artiste(s) : Olivier BAILLY (rédacteur), Tiina KAARTAMA (metteur en scène), Christophe CAUSTIER (comédien),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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