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La douce chute de Richard
Machine de guerre désespérée, le Richard II de Thierry de Peretti construit, jusque dans sa chute programmée, une théorie politique moderne, de celle qui intègre le désenchantement des crépuscules.
Pour répéter Richard II, Thierry de Peretti et son équipe d'acteurs sont partis répéter en Corse, dans un champ le jour, dans une grange la nuit. Derrière les décisions du hasard, il faut dire que ces espaces collent parfaitement à la lente dérive du roi errant. Tout le plateau reste comme l'empreinte de cette lande désolée qui cache et expose le conflit fratricide. Tout va s'y jouer à l'horizontal, lumières rasantes, reflet du danger qui peut couper à tout moment. Et tout l'échiquier politique des conseillers courtisans guerriers qui tourne autour de cette lutte pour le pouvoir entre l'héritier légitime (Richard) et l'usurpateur (Bolingbroke, futur Henry IV) ne cesse de tourner en rond, faits comme des rats, sans pour autant cesser de creuser leur galerie et de sauver leur mise. Victimes ou sauveurs, les figures politiques de Richard II se ressemblent furieusement. Même le Roi n'est pas sans ressemblance avec celui qui vient le détrôner. Pièce sinistre, frappée à jamais de l'absence de toute rédemption, Richard II est pourtant contredite de l'intérieur par la très belle interprétation de Richard (Thierry de Perretti «en personne»), une figure toute en retenue et douceur blessée. L'exacte antithèse de l'autre Richard, le troisième -dont on sent pourtant que de Peretti pourrait endosser les attributs avec la même grâce, mais à l'envers. La ferme douceur de son jeu lui fait échapper à tout bouclage dans les catégories définies du théâtre. Ni héros, ni victime, ni monstre absolu, ni parfait innocent, Richard est finalement assez ordinaire, un homme sans grande qualité, tranquillement humain.
Cette transparence d'un jeu tout en retenue a pour effet majeur de donner à entendre le texte comme l'acteur principal de la pièce. Il se parle comme d'une seule voix, répartie en plusieurs, une voix chorale qui part d'un seul et même centre. Cette voix centrifuge est encore renforcée par la forte personnalité de la traduction d'André Markowicz, qui respecte à la lettre le texte initial, sa versification (en pentamètre iambique), son rythme, son bougé et tous les effets qu'il produit sur les acteurs qui s'en emparent. La force de la traduction, alliée à la belle tenue des comédiens explique sans doute pour partie le retrait de la mise en scène, sa modestie profonde qui semble n'avoir pas d'autres prétentions que celle de nous donner à entendre la puissance intellectuelle tenue dans les mots, par les mots eux-mêmes, et par eux seuls, sans autre artifice de la scène, si ce n'est l'accompagnement musical, qui ne fait que renforcer cette force chorale de la voix. Autre génération, autre préoccupation. Nous sommes au plus loin des développements dramaturgico-machino-scéniques du Richard II de Chéreau, celui d'avant la chute, celui des temps où l'horizon n'était pas encore totalement effondré par les trahisons, renoncements et autres réalismes. De l'autographie en art, décidément.
Richard II, de William Shakespeare, ms. Thierry de Perretti, jusqu'au 31 janvier, au Théâtre de la Ville, tél. 01 42 74 22 77
Bruno TACKELS,
Publié le 2004-01-22
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : pouvoir, lutte, Shakespeare William,
Artiste(s) : Bruno TACKELS (rédacteur), Thierry de PERETTI (metteur en scène), Patrice CHÉREAU (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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