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Le 11 septembre, et après. . .

Révéler un état du monde

Chapeau : Qu'en est-il d'un art du désastre après l'effondrement du World Trade Center? Si la position de l'artiste n'est ni celle du journaliste ni celle du sociologue, la création n'en est pas moins en situation de révéler un état du monde.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : analyse (Mots-clés : )

Genre Ressource : texte d'analyse

Apparence :

Rubrique : 15

Jean-Marc ADOLPHE rédacteur
Trisha BROWN chorégraphe
Raimund Hoghe chorégraphe
Meg STUART chorégraphe

Texte : «I am an empty stranger, a carbon copy of my form» (Je suis un étranger vide, une copie-carbone de ma forme). Ils sont là, les ravagés d'on ne sait quel cataclysme, corps d'outre-monde rejetés par le ressac de l'Histoire, nomades d'une lucidité éventrée par les coups de boutoir du show permanent et indistinct des actualités et de l'entertainment business, exclus de la grande compétition sportive réservée aux puissants et aux dopés, réfugiés de toutes les déroutes. Ils sont là, extrêmement beaux, pourtant, de cette beauté déglinguée et rebelle qu'ignore la race des cosmétiques, égaux à Pasolini caracolant sur les détritus de Rome (la poésie naît aussi du fumier) dans le magnifique film-poème de Laura Betti, «La ragione de un sogno». Ils sont assemblés là, et ils vont le faire : entrer dans le nouveau millénaire, celui qui commence, dit-on, un certain 11 septembre. Rescapés d'un monde qui s'écroule d'avoir si souvent couru à sa perte. Autopsie. Les décombres du désastre, les forces souterraines de l'effondrement. Et des raccourcis somptueux, telles ces séquences filmées de patinage artistique qui évoquent le temps de la «guerre froide». Et des incisions fulgurantes, telle cette scène de torture qui devient la matière d'un jeu télévisé. Et bien d'autres choses encore, mouvements, mots, images et sons chauffés à blanc et entremêlés dans un maelström d'implosions radicales. Première chorégraphie de l'après 11-septembre, et qui cependant n'en parle jamais directement, of course, Alibi de Meg Stuart est une pièce absolument terrifiante et incroyable. Politique dans son faire, actuelle en ce qu'elle fait jaillir dans l'instant de sa représentation, toute une généalogie d'informations, d'énergies, de gestes défaits. Il fallait bien qu'une telle mise en pièces des clichés de la domination vienne d'une artiste américaine aujourd'hui exilée en Europe depuis dix ans.
Meg Stuart est cette danseuse née des utopies des années 60 et 70 (quand Trisha Brown pouvait parler d'une répartition démocratique du mouvement dans le corps tout entier) qui a grandi parmi les ravages cumulés du Sida et des années Reagan, et qui a fait émerger dès son premier spectacle (Disfigure Study, 1991), la figure aiguë d'une danse du désastre -architecture du mouvement fondée sur la dissociation et la déstructuration, dans un désenchantement de lignes brisées. «Damaged Goods» (biens endommagés) est le nom de sa compagnie. Dommages collatéraux du réel.
Quand l'espace-temps de l'histoire devient une sensation corporelle Pina Bausch, née en Allemagne en 1940, venant à la danse après la Seconde Guerre mondiale, n'a non plus jamais parlé directement du nazisme. Mais il faut être passablement borgne pour ne pas voir que tout son travail de danse-théâtre (au moins jusqu'à Palermo, Palermo, en 1989), n'a eu de cesse de fouiller quel coeur de l'humanité, en ses petites bassesses à la fois drôles et pathétiques, en ses lâchetés tellement compréhensibles, en sa cruauté toujours à fleur de peau (le besoin, par exemple, de trouver un bouc émissaire), avait pu permettre une monstruosité comme celle du nazisme. Raimund Hoghe, qui fut pendant dix ans le dramaturge de Pina Bausch, a ensuite choisi une forme d'autoportrait pour condenser en un corps la violence de l'Histoire. Bossu, colonne vertébrale totalement déformée par une maladie que sa mère n'a pu soigner -le blocus ayant rendu inaccessibles les médicaments nécessaires, Raimund Hoghe met en scène, de Meinwärts, son premier solo, à la prochaine création de Sarah, Vincent et moi, le réel ultra-subjectif d'une infirmité corporelle qui filtre les infirmités de l'histoire. Dans le solo Another Dream, vu l'été dernier au festival Montpellier-Danse, Léa Gautier écrit ainsi: «Raimund Hoghe ne danse pas, il parle de choses insignifiantes ou ressassées, l'assassinat de John Fitzgerlad Kennedy par exemple, et les taches de sang sur le tailleur de Jackie. (...) Dans cette discursivité dérisoire, (...) l'espace-temps de l'histoire devient une sensation corporelle. Déjouant au cœur du spectacle les artifices du spectaculaire, le chorégraphe parvient à rendre sensible une mémoire collective».


Date de publication : 01/01/2002


Mots-clés : actualité, engagement, événement
Inséré le : 03/01/2002 00:00
Thèmes : politique, danse,