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L'hypershow est-il une expérience de la perception ?
[dikrõmatik], deuxième création du chorégraphe Vincent Dupont, interroge l'émergence d'un sujet aux prises avec le cliché généralisé en appellant à tous les effets de scène (théâtre, cinéma, danse, traitements sonores...).
Un groupe de quatre personnes – un chirurgien, deux infirmières, un brancardier – s'affaire autour d'un cadavre. Les personnages semblent tout droit sortis d'un épisode de la série américaine Urgences. Leur apparente discussion est diffusée dans les casques dont chaque spectateur est muni. Il s'agit en fait d'un dialogue extrait d'un documentaire radiophonique sur l'apprentissage de la chirurgie sur des cadavres. Les quatre personnages 1, plongés dans l'espace sonore du théâtre, n'entendent pas ce qui se dit au casque mais miment cette auscultation chirurgicale. Un réalisme aigre-doux ne prive pourtant pas le spectateur de la perception d'une déréalisation de la scène : le documentaire sonore en milieu hospitalier comme « doublé » par le play-back des comédiens et leurs gestes stéréotypés, crée une mise à distance efficace. Cet étonnant tableau fait office de « scène primitive » à partir de laquelle chaque personnage va tenter de s'imposer individuellement et de construire des bribes d'identité. [dikrõmatik], la nouvelle création de Vincent Dupont, cherche ainsi à mettre en scène une articulation entre l'artifice et l'organique. En ce sens, l'espace de la scène s'assimile à une matrice à partir de laquelle l'individu puise les éléments de sa construction : une structure circulaire modulable faisant à la fois office d'écrans de projection et de décor traditionnel impose la scène comme le lieu d'incarnation et d'énumération d'un univers culturellement complexe. Ainsi, les quatre personnages progressivement confrontés à l'accumulation de décors, de procédés dramaturgiques et à l'enchaînement de références/citations (cinématographiques, théâtrales et chorégraphiques...) voient ce qui pouvait s'apparenter à une expérience commune, partagée, se fissurer au profit d'une plongée en « milieu organique ». Une scène de danse collective dérive lentement vers l'isolement d'une danseuse qui, allongée sur le sol, passe un micro sur son corps, amplifiant les sons que produisent son ventre, l'articulation d'un genou, le malaxage de la chair. Face au public un homme fait entendre sa révolte par l'impulsion de son souffle et la déformation de son visage. Dérives intimes et subjectives, irrationnelles – déroutantes de fait. Vincent Dupont s'oppose avec humour et rigueur à l'imaginaire uniformisé. Il y ouvre des brèches et s'appuie sur le potentiel organique du corps comme tentative d'actions inédites, ou plutôt il met en relation le cliché (artistique, culturel) avec son potentiel organique en un rapport de cause à effet. Une mise en relation inattendue ayant pour conséquence d'éradiquer toutes tentatives de référencement artistique. L'emploi des sons et les modes de spatialisations dont fait usage Vincent Dupont en collaboration avec le chercheur et compositeur Thierry Balasse, inscrit en creux d'un réel « spectaculaire » quelque chose comme la face cachée et organique du visible : pénétrer dans le corps pour nous faire partager l'expérience de ces dérives individuelles et de l'espace dans lesquelles elles se déploient. Si la tension entre l'appareillage spectaculaire et ses décrochages intimistes nous parvient avec tant de force c'est parce qu'elle est aussi le vecteur d'un être ensemble entre acteurs et spectateurs. Tous les modes de représentations artistiques mis en jeu apparaissent comme autant de déclinaisons possibles de la relation scène-public. Un être ensemble anamorphique donc, qui puise dans la plus pure tradition des mises en scène de vaudevilles, dans des déclinaisons des grands genres cinématographiques de la SF au kitsch des années soixante-dix, du dessin d'animation au théâtre d'ombre des baraques de foire, ou dans la juxtaposition de musiques populaires avec des manipulations sonores de la voix et de l'espace. Pastiches libérateurs, clichés entremetteurs, l'art et ses stéréotypes ont aussi du bon : le plaisir du spectateur s'étale souverain, s'amusant ouvertement des jeux du divertissement.
Alexandra BAUDELOT,
Publié le 2004-01-00
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : analyse
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Alexandra BAUDELOT (rédacteur), Vincent DUPONT (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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