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Incorporation
Entretien avec Miguel Pereira
Dans Antonio Miguel, le chorégraphe portugais Miguel Pereira a trouvé son alter ego pour la scène en la personne d'Antonio Tagliarini. Le duo, au Théâtre de la Bastille cette semaine, dégage beaucoup d'humour et de plaisir; il fait partager la jubilation d'être ensemble.
Dans Antonio Miguel on voit un travail sur la gémellité, sur le double, comme si tu avais trouvé ton alter ego pour la scène... avec beaucoup d'humour, de plaisir, de jouissance aussi... quelque chose qui ressemblerait à une jubilation d'être ensemble, sur scène, tous les deux. Quel a été le point de départ de cette pièce?
Miguel Pereira: Mon travail naît toujours d'une impossibilité. Impossibilité de l'affirmation, dans le sens de la certitude.
La société nous pousse toujours vers des valeurs affirmatives telles que la puissance, la force, le pouvoir, la conquête, l'harmonie, etc. Ce qui m'intéresse est derrière tout ça: la fragilité, les peurs, le ridicule, le monstre qu'on peut aussi porter en soi. Comment on vit avec l'incertitude, nos limites, l'inconnu --et donc la mort!-- en confrontation avec la culture et la représentation qu'on a du monde. J'aime beaucoup confronter dans mon travail, comme dans la vie, l'être naturel et l'être culturel.
Antonio Miguel est une pièce née de ces principes, du besoin ou de l'importance du spectacle dans nos vies et dans nos sociétés ainsi que de la création, du créateur, de l'originalité et de l'identité. L'individu en relation avec les autres est un miroir et le miroir a besoin d'un regard pour se concrétiser.
Antonio Tagliarini et moi avons travaillé ce duo en 1999 et la première a été donnée en mars 2000. Je devais créer un solo mais je me sentais trop seul --solo!--, impuissant à me trouver créatif dans l'isolement. Je me suis demandé si ce serait possible, alors, de développer ce solo à deux, de partager avec quelqu'un d'autre mes idées, mes désirs et aussi mes doutes. J'ai rencontré par hasard Antonio Tagliarini qui était à Lisbonne pour donner un stage de danse. On s'est connu, on s'est reconnu, et on s'est tellement identifié qu'on a voulu travailler ensemble.
Je voulais interroger mon rôle d'individu dans le spectacle au travers de toute une série de questions posées par moi, interprète, créateur: Quel est mon vrai besoin pour m'affirmer ici et là? Ai-je quelque chose d'original à dire? Suis-je un hybride de plusieurs personnalités? Suis-je la somme de différentes personnalités que j'absorbe et que je transforme? Dois-je interroger mon idée de l'acteur, de la répresentation? Que puis-je trouver de moi, au fond? Quelle est l'urgence de communiquer ces interrogations? etc. Roland Barthes a dit que nous avons tous cette nécessité d'être aimés... Est-ce que ça correspond à mes attentes? À ce que j'attends des autres, à ce qu'ils attendent de moi? Ai-je moi-même un style? Quel est le langage que j'utilise?
Le personnage de Antonio Miguel, ressemble à M, un personnage de M&M's-, un spectacle précédent. C'est un même fantasme ou fantôme de la pop star?
Oui, j'ai décidé de (re)prendre le personnage de la pop star comme paradigme, icône et mythe du spectacle. La magie, la fantaisie, le glamour, la perfection, la séduction, le pouvoir, une espèce d'être immortel qui est là pour nous illusionner et nous faire oublier la souffrance de la chair et de l'âme.
Ce personnage a été créé dans une autre performance en 1999 --juste avant Antonio Miguel --avec Margarida Mestre: M&M's. Margarida et moi avons utilisé les véhicules du plaisir et de l'entertainement. Et j'ai déplacé mon personnage vers cette zone de réflexion et de questionnement qui est encore et aussi spectacle pour moi.
En 2003 j'ai créé Top 10, une pièce happening pour CAPITALS, le festival lisboète et j'ai tué mon fantasme. C'est amusant de tuer son personnage, de le tuer pour partir vers une autre direction. J'ai fait réaliser cette idée en organisant une audition, alors que le spectacle était déjà ouvert à la location, j'ai choisi dix futurs spectateurs afin de mettre en scène la mort de mon personnage. Et j'ai trouvé une belle diversité: un architecte, une fille âgée de dix ans, une programmatrice de spectacle vivant, une secrétaire, un critique traitant des arts vivants. Après chaque spectacle, je demande au public de voter. Top 10, c'est dix mises en scène, certaines sont terribles, horribles, voire nulles... tellement nulles qu'elles en deviennent touchantes...
En regardant Antonio et Miguel, on ne se sent pas voyeur, mal à l'aise. Le traitement de la nudité au masculin y est très fin, très intelligent, rempli de plaisir, d'humour et de drôlerie.
Cette nudité n'a pas de connotation sexuelle, en effet. J'ai beaucoup travaillé l'idée de connotation et je voulais utiliser le degré zéro de la nudité. Je m'intéresse à mon travail... mais je ne veux pas négliger mon côté humain. L'humanité m'intéresse! Je veux revenir à ce degré zéro de l'humanité! Nous ne sommes pas des êtres naturels. Cela m'intéresse profondément de revenir vers des êtres naturels sachant qu'on est culturels... d'aller vers l'essentiel, vers l'essence de l'être. Rien n'est bipolaire, tout est mélange, bien sûr. Je suis probablement ingénu en croyant en la pureté des êtres, des corps... enfin, si je devais faire une distinction... et ça, c'est une vraie question... Et tout le monde aura toujours une réponse émotionnelle à cette question! J'aimerais atténuer la hiérarchie qui peut exister entre les concepts de beauté, de qualité... Rêver qu'on peut rester au même niveau... Beauté, séduction, ridicule, dérision, c'est mon travail sur ce personnage M & Miguel. C'est mon travail sur l'image, sur la supersurface qui me protège et qui me donne de l'allure.
Antonio Miguel de Miguel Pereira, du 22 au 28 janvier, à 19h30 au théâtre de la Bastille à Paris. Tél. 01 43 57 42 14
David BERNADAS,
Publié le 2004-01-22
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : partage, nature, nudité,
Artiste(s) : David BERNADAS (rédacteur), Miguel PEREIRA (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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