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L'Italie à la dérive

Condamnation culturelle

Chapeau : Les nazis bannissaient l'«art dégénéré». Aujourd'hui, un secrétaire d'État du gouvernement Berlusconi qualifie l'art contemporain d'«excrémentiel». Ces déclarations s'inscrivent dans une dérive fasciste qu'opère le Premier ministre italien.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : analyse (Mots-clés : )

Genre Ressource : texte d'analyse

Apparence :

Rubrique : 15

Jean-Marc ADOLPHE rédacteur
Silvio BERLUSCONI personnage politique
Vittorio SGARBI personnage politique

Texte : «J'ai l'impression que l'Italie va à la dérive. Et à cette dérive politique, représentée par un gouvernement à fort pourcentage d'ex-fascistes et par un Premier ministre à la tête d'un empire économique dont la provenance n'a jamais été révélée, propriétaire de presque toute l'information italienne, s'ajoute une dérive idéologique.» L'écrivain Antonio Tabucchi tirait ainsi la sonnette d'alarme, en octobre dernier, dans les pages de L'Unita1; fustigeant notamment une phrase pour le moins ambiguë du président de la République italienne, Carlo Azeglio Ciampi. Lors d'une cérémonie sur la résistance antifasciste, dans un village proche de Bologne, insistant sur l'«importance de la valeur de l'unité de l'Italie», M. Ciampi s'était laissé aller à dire que cette «unité» était «le sentiment qui anima nombre de jeunes gens qui firent alors des choix différents [de ceux de la résistance] et qui les firent en croyant servir d'égale façon l'honneur de la patrie». Antonio Tabucchi y aura lu une claire allusion aux fascistes nazis de la république de Salo, qui en 1943 «se rangèrent militairement du côté de Mussolini et de Hitler après la reddition de l'Italie».
La malencontreuse «petite phrase» du président Ciampi n'est hélas qu'un signe parmi d'autres d'une «dérive» italienne dont chaque semaine apporte en effet son lot de nouvelles particulièrement inquiétantes. Le sommet du G8 à Gênes, marqué par l'extrême violence de la répression policière et militaire2, aura sans doute constitué la partie la plus visible d'un totalitarisme naissant, qui commence à dépecer une à une les plus élémentaires des valeurs démocratiques. La constitution du gouvernement Berlusconi, copieusement ouvert aux postfascistes d'Alliance nationale (à commencer par Gianfranco Fini, vice-président du Conseil) et aux sécessionnistes de la Ligue du Nord (Umberto Bossi, ministre des Réformes institutionnelles!), ne laissait évidemment augurer rien de bon.
Loin de constituer une «gaffe», les déclarations de Silvio Berlusconi sur la «supériorité de l'Occident» sonnaient au contraire la charge d'une sémantique de nature fasciste; de même que la manifestation de soutien aux États-Unis, organisée à Rome le 10 novembre sur la Piazza del Popolo, reprenait sciemment en l'actualisant l'imagerie des grandes parades mussoliniennes3. Et derrière ces «effets de manche», sur fond de guerre et de mobilisation antiterroriste, le parlement italien légifère à tour de bras. Après le vote d'une loi sur l'immigration en septembre (la plus restrictive de toute l'Union européenne), et avant la présentation d'une loi pour faciliter le droit de licenciement, en novembre, les députés de Forza Italia et leurs alliés ont multiplié d'inquiétantes dispositions législatives: entraves à l'activité des coopératives et aux droits syndicaux, détaxation dans l'héritage des grands patrimoines, amnistie rétroactive pour les auteurs de faux bilans, autorisation de rapatriement de capitaux exportés clandestinement, sans la moindre garantie sur l'origine de ces fonds, etc. Sur ces deux derniers points, pour servir ses intérêts particuliers4, Silvio Berlusconi légalise ainsi la possibilité de blanchiment d'argent sale. Et en coulisse, le travail de la justice est sérieusement entravé : tandis qu'un décret restreint l'assistance judiciaire internationale5, le ministre de l'Intérieur décide de retirer leurs escortes policières aux juges antimafia, et le sous-secrétaire d'État à l'Intérieur, Carlo Taormina, par ailleurs avocat d'anciens nazis et de parrains mafieux, souhaite envoyer en prison ces mêmes juges, trop curieux à son goût sur les affaires de Berlusconi6!
On a failli oublier au passage cette anodine petite information: à Bologne, le député Fabio Garagnani, député Forza Italia, a mis à disposition des parents d'élèves un «numéro vert» pour dénoncer les enseignants qui exprimeraient des opinions contraires au gouvernement italien, aux États-Unis ou à la guerre en Afghanistan.

Date de publication : 01/01/2002


Mots-clés : discours, Italie, art, extrême
Inséré le : 03/01/2002 00:00
Thèmes : politique générale, politiques culturelles,