Si l'information ne s'affiche pas, cliquez ici !!!
Le rêve chic et troublant de nouveaux savants fous
Avec [dikromatik], Vincent Dupont bouscule subtilement les limites mentales de nos perceptions. Le spectacle comme expérience à filtrer.
Il faut le savoir: voici un gros paquet de siècles-- depuis Descartes grosso modo-- que nous vivons dans une contradiction redoutable, avec d'un côté l'esprit, de l'autre le reste du monde, et au milieu le corps, comme coupé de l'un et de l'autre. Sans qu'on y fasse trop attention tous les matins en se levant, voici tout de même qui engage toute une conception de l'Humain. Et puis ça bouge. Phénoménologues côté philosophies, neurobiologistes côté sciences exactes, psychanalystes côté thérapies, virtualisateurs de génie côté technologies, éducateurs somatiques côté corporel, et enfin nouveaux percepto-performeurs côté scènes, semblent coalisés pour faire basculer cette rigidité dans un nouveau paradigme.
Nouveaux percepto-performeurs? Cette définition vaut ce qu'elle vaudra, instable et passagère, puisqu'on butte devant une in-définition d'un objet scénique tel que l'élabore Vincent Dupont avec [dikromatik]. C'est au-delà des disciplines artistiques repérées, sans pour autant réveiller le mythe d'un spectacle total; plutôt en frayant les lignes de fuite indisciplinaires d'un spectacle transversal (soit un mix, opérant par emprunts, samplings, recouvrements, synthèse et production d'un nouveau genre absolument original; à ne surtout pas rabattre sur la vulgate du métissage).
Encore un effort pour continuer de lire: car là où ce genre d'entreprise débouche bien souvent sur de pesants pensums démonstratifs, [dikromatik] s'avère touché par la grâce de l'humour. Puisque, après tout, il s'agit d'élargir, tout du moins vivifier, la gamme des sens, autant faire que ce soit jouissif.
Ce qui commence dans une salle d'opération, où les chirurgiens s'exercent sur des corps sortis de la morgue. Autour du mort, c'est une rencontre glaçante et loufoque entre les visées scientistes les plus sophistiquées, et le traitement de la chair comme de la charcutaille. L'intuition se révèle ici: tout sera affaire, sous le jour-- particulièrement les lumières d'Yves Godin-- des technologies, de retourner dans tous les sens, de friper, d'épuiser la limite incertaine-- voie arbitraire-- entre intérieur et extérieur du corps. Cette incision mentale dans la plaque sensible des perceptions sera extrêmement féconde.
On se doute quand même que la danse a à y voir. Celle-ci en tant qu'art du questionnement de la mise en présence directe de l'être-corps dans l'espace-monde. Mais alors, pas n'importe quelle danse. Une danse de la vibration spasmatique, de l'emportement léger, du venu d'ailleurs pour exciter de façon électrique et sourde la sinuosité du contact au monde. Hoquets déliés, secousses distancées, brisures rattrapées. En contraste de quoi, il faudra voir l'impayable duo de Vincent Dupont et Eric Martin (et là, bravo pour ces consonances très BD rétro) singeant les positions gymniques glorieuses de danses pour champs de foire. Tout comme plusieurs séquences jouées, avec également Annabelle Pulcini et Myriam Lebreton, emprunteront aux codes éculés du Théâtre ce soir, pour mieux les effilocher.
La réminiscence est d'ailleurs un ressort constamment réactivé dans [dikromatik], mais alors du côté chromé des naïvetés d'enfance. Un instant, cela prend la forme d'un épatant jeu des sept erreurs perspectiviste sur écrans, animé de bonnes vieilles ombres chinoises. Car si la technologie abonde dans ce spectacle, jamais on ne la laisse se faire prédominante, ni sur-affichée dans une course à la virtuosité. Thierry Balasse pour la sculpture sonore, et Boris Jean pour les matières-images (outre Godin déjà cité) semblent remettre constamment leur inventivité sur l'établi d'un artisanat rétro-futuriste, qui ne boude pas le voisinage du high-tech avec les anciens procédés de l'artifice scénique aux charmes enchanteurs.
Il n'y a rien là d'un bombardement cybernétique. Un rythme doux s'installe, où des expérimentations fort diverses sont conduites, et qu'on laisse filtrer, offrant des prises passagères mais non fulgurantes à une expérience de spectateur proche de l'état de rêve. Non sans risquer de s'attarder parfois dans une complaisance d'effets. Des procédés très sophistiqués de compressions, déformations, amplifications, effacements, différés, captations, désorientations, duplications, dynamisations, affectent l'image et le son-- les spectateurs sont munis de casques à sonoriser l'intérieur du crâne...
Ainsi le chiasme sensoriel est-il constamment réactivé entre l'ouïe et la vue. Et c'est déjà fascinant de constater à quel point ces deux sens fonctionnent différemment. L'œil est peu sujet aux doutes, acceptant ses objets sur des trajectoires d'évidence, fussent-ils de pure manipulation. L'oreille semble beaucoup plus soupçonneuse et troublée, prête à se lover dans l'ouate d'un bain à sources multiples.
On ne perd pas son temps à aller fureter de l'autre côté des perceptions. On y excite son intelligence sensible.
Le dispositif de [dikromatik], idéalement installé sur le plateau de la grande salle du Centre Pompidou, ressemble à une moderne boîte magique circulaire, où deux caissons coulissants ne cessent de recomposer, élargir ou réduire, l'angle perspectif de l'espace scénique. Tout cela s'articule autour d'une porte centrale à battant. De deux choses l'une: ou bien il ne s'agit que d'un accès à la scène, que des acteurs-danseurs ne cessent de franchir pour leurs entrées et sorties, comme dans le spectacle à l'ancienne (à l'en-scienne). Ou bien, il s'agit de cet objet expérimental mystérieux, ouverture du sens par les sens, comme l'aborde le performer Vincent Dupont dès le début du spectacle, en l'auscultant longuement et comme scientifiquement dans tout son potentiel de plans physiques et sonores...
Reste à savoir si ce spectacle au beau luxe modeste, au chic gagné de poésie, vise à produire un cercle branché toujours plus raffiné de spectateurs happy few, où à suggérer l'engagement résolu dans les bouleversements d'une matière-monde aussi redoutable que fascinante.
[dikrõmatik], du 22 au 24 janvier au Centre Pompidou. Tél. 01 44 78 12 33
Le 30 janvier dans le cadre du festival Mosaïque à la Filature de Mulhouse. Tél. 03 89 36 28 28
Gérard MAYEN,
Publié le 2004-01-25
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : perception, limite,
Artiste(s) : Vincent DUPONT (chorégraphe), Gérard MAYEN (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
A voir :