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Orchestration de la démesure
Adapter Rabelais à la scène: une entreprise de la démesure et de l'excès que mène avec jubilation la metteur en scène Claude Buchvald. A la MC 93 de Bobigny jusqu'au 14 février.
Claude Buchvald n'a rien cédé de l'enfance. Avec en plus de l'impertinence fantasque et de l'obstination, le talent indéniable de recréer des mondes. C'est peut-être pourquoi dans ses dernières mises en scène, elle s'est frottée à des poètes dont l'imaginaire imposait, trop à l'étroit dans les formes existantes, qu'ils inventent une langue à leur démesure.
Ainsi de l'intérêt particulier qu'elle porte à l'œuvre de Valère Novarina dont elle a notamment mis en scène la mémorable Opérette imaginaire. Ainsi d'Alfred Jarry dont elle monta l'Ubu roi en 2002 avec des élèves de 3ème année au CNSAD et du Rabelais qui se joue actuellement à la MC 93 de Bobigny.
«Morderegrippipiotabirofreluchamburelurecoquelurintimpanemens»: formule magique qui rend malice si on la dit d'un trait et qui nous embarque vers quelques récifs luxuriants et retors des Cinq livres de Rabelais, portés par un équipage de haut bord, comédiens-musiciens tous dédiés au voyage.
Sur un plateau incliné, île ou navire -telles les cabanes en radeaux modulables pour le besoin des transports enfantins- des trappes s'ouvrent et se ferment; en jaillissent ou s'y cachent des figures: tantôt polichinelles sortis de leur tiroir mythologique pour déranger l'orthodoxe commode biblique, déclinant la fameuse généalogie de Pantagruel; tantôt lutins messagers d'une Babel océane, réserve de «parolles gelées» à «eschauffez entre nos mains» pour de sublimes «motz de gueule, motz de sinople, motz de azur, motz de sable, motz dorés»; ou explorateurs des «Laringes et Pharinges» pantagruéliques, ouvrant le gosier du Géant sur un atlas de contrées organiques.
Figures du lubrique et du ludique mêlés, parées de caches-sexes exubérants, telles qu'elles seules savent hardiment tordre le nez aux conventions. Possession vive des corps en scène comme en un joyeux sabbat, que scandent parfois chants et musique, jargons aux accents de merveilleux, aux visions cristallines de sens.
Dédale de combinaisons verbales et imaginatives jamais désincarnées, partant toujours du rythme -pulsation cardiaque qui est la mesure du temps dans le travail de Claude Buchvald- et de corps si sensuels que la soif qui les tenaille en retourne parfois les drôles d'apparences, histoire d'en rire et d'en exhiber le mirifique paysage d'entrailles.
Ainsi, la prononciation d'un jugement pour solder un invraisemblable différend, passe-t-elle par un pet magistral. Ou Grandgousier et Gargantua éprouvent-ils, avec une délicatesse peu commune, les voluptés inégales qu'offrent divers «torches-culs», dans une liste savante, allant du «bonnet de page bien emplumé», passant par «un chat de mars» ou «des oreilles de satin cramoisi», pour élire l'incomparable et coutumier des dieux: «oison bien duveté, pourvu qu'on lui tienne la tête entre les jambes.»
Dans cette jungle irisée de «languaiges barbares» où de lignes prosodiques en cordes sensibles, la pièce, via la langue rabelaisienne insatiablement fouisseuse, nous mène au trésor des pirates, à l'or du temps. Et de ces êtres à la vitalité débridée -appétits géants et éloquences culières-, c'est la force de négativité jubilatoire à contrer les codes de «bienséance» (nous obligeant à voir sur quoi ils sont assis) avec une formidable modernité qui nous laisse pantois. Nous ne pouvons que saluer ces excès d'une beauté revigorante -en ces temps où l'aplanissement volontaire de toutes les opinions fait écho à une faiblesse d'énonciation générale. Avec Rabelais, à l'instar des grands utopistes, c'est un monde en décalcomanie subversive qui apparaît, et les zones de jeu entre les deux desseins, sont les espaces propices à la re-création d'une liberté libre.
Chez Claude Buchvald, le discours tenu sur «le corps», «le souffle» ou «la langue» n'est pas le pompon sensé occulter la misère du manège. C'est une réalité qu'elle martèle du pied, parcourt passionnément avec la célérité de son exigence, en amoureuse au long cours d'horizons sensibles à partager.
Rabelais, mise en scène de Claude Buchvald, à la MC 93 de Bobigny, jusqu'au 14 février 2004
Cécile FAGGIANO,
Publié le 2004-01-28
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : enfance, langue, corps,
Artiste(s) : Cécile FAGGIANO (rédacteur), Claude BUCHVALD (metteur en scène), RABELAIS (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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