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Chopinot dégoupille




W.H.A. réinvente le refus de faire sens comme la plus saine des provocations. Soufflant!


S'est-on juré d'avoir la peau de Régine Chopinot?
Fut-il tolérable qu'une chorégraphe naguère en cour, financièrement parmi les mieux dotées de France, s'agite cet été comme une intermittente de base? Emette à haute voix ses doutes intérieurs sur l'impact possiblement corrupteur d'un certain rapport à l'argent dans l'art? Par ailleurs intenable sur scène, désespérant les programmateurs en affrontant la mort dans Chair-Obscur pour ce qu'elle est -sinistre, absurde, effroyable-, scandaleusement déroutante au côté d'Alain Buffard dans Wall fuckin', wall dancin', ni digne héritière des grandes années quatre-vingt, ni membre du club des nouvelles tendances. Régine Chopinot est-elle devenue la femme à abattre?
Ce qui signifierait: l'artiste à abattre.
Il ne manque pas, ces temps-ci, d'indices selon lesquels, pour le moins, elle est attendue au tournant.
Et voilà W.H.A.
S'il devait arriver des broutilles à cette indisciplinée, s'il s'agissait de la remettre au pas, alors considérons qu'elle a déjà dégoupillé, avec cette pièce, la plus cinglante des répliques, bazardée en plein cœur du seul enjeu qui la concerne vraiment: celui, artistique, de l'absolue liberté de l'acte créateur (qu'est censé protéger, soit dit en passant, la subvention publique, contre les pressions du goût commun et du marché...).
W.H.A.: une pièce qui pète la joie comme une extrême prise de risque, énorme canular anarchiste, ou brûlage des vaisseaux; tornade d'un départ à l'aventure, ou liquidation des acquis. Prise d'assaut magistrale de l'une des prisons les plus habitées du monde: l'esprit de sérieux.
On a rarement vu un projet s'avancer de façon aussi imprévisible vers les plus grandes scènes: distribution progressivement réduite, par abandons successifs, de neuf à trois membres, et toujours annoncée en cours jusqu'au dernier moment; références intellectuelles déchirées après avoir été commentées (en l'occurrence, le thème de L'idiotie en art, selon Jean-Yves Jouannais); compositeur savant disparu au profit d'un DJ post-techno; planning de répétitions réduit à sa plus simple expression.
Tout ça pourquoi? Pour l'une des plus surprenantes tentatives observées depuis longtemps sur une scène, donnant la sensation inespérée d'y voir un spectacle comme on n'en avait jamais vu (même à hanter les salles, depuis des années quasiment tous les soirs). Oh! Pas grand chose en fait. Mais une énormité: le renoncement à faire sens.
Aux côtés de Régine Chopinot elle-même, John Bateman et Virginie Garcia, deux de ses interprètes les plus éprouvés, aux prises avec tout un bric-à-brac mobilier, brassant des bribes de la fantastique garde-robe jadis signée Jean-Paul Gaultier pour la chorégraphe, s'aventurent dans une anti-écriture corporelle de la trajectoire immédiatement arrêtée, de la pulsion incontrôlée, de la lubie passagère, du défait aussitôt que tenté, du tout-à-trac suspendu et du n'importe quoi qui déborde. Mais qui justement est tout, sauf du n'importe quoi: poussant toujours plus loin le rythme infernal d'actions strictement indéfinissables, ils construisent un vertige savant du renoncement à toute élaboration, à toute projection, à toute installation.
Et c'est soufflant. Insolemment vital.


W.H.A. a été créé les 29, 30 et 31 janvier au Théâtre de Cornouaille à Quimper, puis sera programmé à la chapelle Fromentin (La Rochelle) les 4, 5, 6 février, et au Théâtre de la Ville (Paris), co-producteur, du 10 au 14 février.


Gérard MAYEN,
Publié le 2004-02-05

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre :
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Gérard MAYEN (rédacteur), Régine CHOPINOT (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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