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Solos: un peu, beaucoup, moyennement




Pour le Vif du sujet, Christophe Haleb retrouve toute sa verve incisive avec la danseuse Isabelle Boutrois.


Le studio de la rue Geoffroy l'Asnier peut-il détrôner l'enchanteur jardin de la Vierge du lycée Saint-Joseph en Avignon? Vraisemblablement non. Peut-être ne faut-il pas chercher beaucoup plus loin les raisons du sentiment mitigé laissé par la dernière édition du Vif du sujet. Mais on ne jettera surtout pas la pierre au CND, d'avoir permis le sauvetage, hors saison, de l'un des rendez-vous précieux de la danse en été, cette année balayé dans la tourmente de l'intermittence.
Rappelons-en les règles. Quatre interprètes --choisis par Héla Fattoumi au nom de la S.A.C.D.-- se voient offrir la possibilité de désigner eux-mêmes les chorégraphes qu'ils souhaiteraient voir leur chorégraphier un solo. C'est peu. Et c'est beaucoup. Au moins à deux titres: cela vient perturber la préséance habituelle entre chorégraphes et interprètes (les premiers choisissant les seconds, non l'inverse). Plus au fond, cela perturbe aussi l'image quasi obligée du solo, comme un genre où interprète et auteur se confondent en la personne d'un seul et même artiste (avec toute la mythologie et le pathos qui peuvent s'y rattacher).
Cette année, la tendance était néo-africaine. Le danseur Sylvain Prunenec (et par ailleurs chorégraphe) s'est entendu avec Faustin Linyekula pour perturber encore un peu plus la donne. En effet, le second s'est installé, dos tourné aux spectateurs, assis au milieu du plateau sur lequel il lançait un semis de cailloux sous les pas du premier. Des cailloux sous les pieds... Ce geste dit assez ce qu'on serait en droit d'attendre de démarches venues d'Afrique (Faustin Linyekula est congolais), qui s'affranchiraient radicalement de tout complexe d'africanité. Reste que le très beau danseur Sylvain Prunenec semble hésiter -parfois au point de languir sous la tornade sonore de Joachim Montessuis- entre son héritage de parfaite grâce et son désir de heurter son écriture. Au moins ce solo Si c'est un nègre / autoportrait (mais alors, duquel des deux?) ne cède-t-il en rien à la vulgate de l'aimable métissage.
Le Kenyan Opiyo Okach est une autre figure en vue sur le continent noir. Il est de ceux qui ont le plus hardiment rompu les amarres avec toute référence tradi-contemporaine, pour mieux se consacrer aux explorations les plus pointues et actuelles de la scène chorégraphique internationale. A cet égard, sa rencontre avec Julyen Hamilton, insubmersible électron libre de la composition instantanée, était très attendue, pour le solo No man's gone now. La subversion ne fut pourtant pas renversante. Mais la danse magnifique. Tout d'abord sur un sobre free jazz solo, à partir de marches limpides, Opiyo Okach fait dériver ses lignes en courbes, ou, à l'inverse, déroule ses spirales en droites. Autour de l'axe d'un bras détaché du corps, il monte et descend en enroulant et déroulant des fugues penchées, qui envoûtent l'espace. Dans toute une seconde partie, on ne comprend pas quelle idée a pu le saisir, de soudain soumettre cette écriture si lumineusement fine, aux injonctions d'un swing musical qui lui fait alors frôler le kitsch.
L'avait précédé sur scène l'impressionnante Rita Quaglia, qui s'est contentée d'appeler sèchement Solo, la pièce par laquelle François Verret a eu, lui, la sagesse de se contenter de servir son envergure d'interprète hors du commun. Grave et austère, Rita Quaglia ne fait pas partie des danseuses drôles. Ses gestes ont le tranchant des hautes exigences existentielles. La minceur. Les trajectoires droites comme la droiture. L'ascèse d'un penché net en pleine chute, puis le lent repli vers soi d'une main, ou d'un pied. Déconstruction des postures de la retenue, en skieur arrêté, ou bien en starting-block. Le ventre est en béton. Les quatre fers lancés. Extraordinaires rebonds d'insecte au sol sur les seules extrémités des membres. C'est une projection qui jamais ne cède. C'est une maîtrise qui peut submerger. On a besoin de se heurter à ce genre de danseuse intransigeante et abrasive.
Aussi l'humour corrosif de Christophe Haleb et Isabelle Boutrois ne fut pas de trop. Mimant les outrances publicitaires féminines, au cœur d'un capharnaüm de revues de mode, brassant à tort et à travers de monstrueuses masses d'atours textiles, la danseuse est une sorcière moderne voilée, tendance Benneton. Secoué dans l'idiotie ambiante, passionnante présence d'un corps rebelle et parodique, portant en soi toute l'effronterie d'être. Yes, yes, yes, solo bien nommé, rassure, oui, oui, oui, sur la verve retrouvée d'un chorégraphe toujours décidé à trousser son époque sans préservatif. A ceci près qu'il se retrouve un peu à l'étroit dans ce format -un seul personnage et quasiment une seule idée- qui ne sied pas le mieux au plein déploiement de son propos éminemment social et collectif.

Les solos du Vif du Sujet étaient programmés du mercredi 28 au samedi 31 janvier au studio du CND (Paris).


Gérard MAYEN,
Publié le 2004-02-05

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre :
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Gérard MAYEN (rédacteur), Christophe HALEB (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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