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Acteurs hantés
Bruno Meyssat élabore des processus scénographiques particuliers pour mettre au jour chez les acteurs, les pensées qui les traversent. Une aire ordinaire finalise ce laboratoire. Aux Subsistances, à Lyon, du 29 janvier au 2 février 2004.
La Compagnie du Shaman travaille l'art de l'improvisation selon une méthode particulière, à partir d'objets. Ce qui intéresse Bruno Meyssat, c'est l'état requis chez l'acteur qui improvise, d'entre-deux eaux, proprement mystérieux. Quelque chose entre en lui, ou se réveille, ou revient, tandis qu'il se met au service de quelque chose qui l'agit. Cet agissement surprend tant il semble parler par énigmes de quelque chose d'enfoui, qui, entr'aperçu, hésite avant de déguerpir. C'est un travail sur l'altérité (accueillir la chose qui l'agit et lui offrir ses aises, la congédier dans les formes) mais aussi sur le monde caché du refoulé (pas-même-ressenti). L'acteur est l'Habité. Il est bien sûr habité par des forces de son passé mais il peut aussi accueillir des pensées inconscientes qui sont dites «dans l'air». Tout acteur serait un être foudroyé, soufflé, déménagé disponible à ce qui rôde. En scène, il entend un appel qui indique l'axe de la gravitation et peut-être de la gravité des choses: la scène constitue Une Aire verticale.
Bruno Meyssat dans son travail s'attache à susciter cette aire chargée de tensions qui permet à l'acteur d'advenir. Pour son nouveau projet, il s'intéresse à Donald Woods Winnicott (1896-1971), éminent psychanalyste de l'enfance. En face, il invite l'entraîneur de tir sportif Yves Delnord qui a appris aux acteurs à tirer sur des cibles, et le neurophysiologiste Marc Jeannerod qui rééduque par la projection mentale. D'un côté la pensée analytique postule un sujet se sachant; de l'autre, des autorités se fondent sur un sujet s'ignorant. Pour le neurophysiologiste, une chimie moléculaire détermine nos actes. Pour l'entraîneur sportif, la «culture de l'échec marque l'Occident.» Tous deux objectivent le sujet (l'observent, le corrigent) avec une intention (la performance apolitique) tandis que la pensée analytique travaille à instituer le sujet dans la cité (le désir qui tisse du lien). Ces trois apports mis en regard instaurent une tension féconde. Bruno Meyssat dans la lignée de Rondes de nuit-essai d'un théâtre des peurs de l'homme suit un processus scénographique qui laisse la scène tel un habitat après une catastrophe. Une chambre d'enfant, où resterait un vieux lit sans literie et que traverserait de biais un champ de tir, circonscrit ce lieu désert empli d'objets anciens et perdus. Comment mieux évoquer l'enfance irréparable? Sur scène, les acteurs accomplissent des gestes incompréhensibles qui, à leur étonnement, ricochent d'un corps à l'autre comme une chaîne de domino transmet un choc. Ils semblent s'approcher de cet enfoui qui se terre comme un animal blessé et qui a à voir avec quelques dignité spirituelle évincée ou part de ciel indicible, pour reprendre le titre de la très prochaine mise en scène de Bruno Meyssat, La part du ciel.
Une Aire ordinaire, performance mise en scène par Bruno Meyssat, du 29 janvier au 3 février, aux Subsistances à Lyon. Tél. 04 78 39 10 02. www.les-subs.com
Mari-Mai CORBEL,
Publié le 2004-02-05
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre :
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Bruno MEYSSAT (metteur en scène), Mari-Mai CORBEL (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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