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Au jardin de délices le ciel est l'enfer




François-Michel Pesenti invite à chaque représentation des artistes pour mettre en perspective la violence comme langage, comme quête de l'altérité. Au Théâtre de Gennevilliers du 29 janvier au 15 février.


Le sous-titre Auparavant nous ne faisions que chanter indique d'emblée une réflexion sur le temps, contenu aussi dans l'intitulé du projet des Paésines dont la mise en scène est une facette après Hambourg et Cardiff. Les paésines sont des roches géologiques dont les coupes illusionnent des images fantastiques. Le Jardin des délices se singularise à chaque représentation comme la coupe d'un travail sédimenté sur l'acte théâtral. Que fait-on au théâtre? semble demander François-Michel Pesenti. Il faut noter à la suite de Pascal Rambert, également à la recherche d'un Paradis du théâtre selon le titre de sa dernière mise en scène et dont la méthodologie de travail avec les acteurs est analogue.
François-Michel Pesenti suggère que l'ironie nourrit cet acte. L'ironie suscite un arrière-plan (ici le tableau de Jérôme Bosch Le Jardin des délices), crée une perspective et fait apparaître du caché. Ce qui en fait se présente comme plutôt une cour des suppliciés est placé sous le sceau d'un tableau notoirement hermétique. Or le principe de l'hermétisme qui est la réversion, caractérise la pensée ironique: le ciel est l'enfer. La scène laquée de rouge au milieu d'un dispositif bifrontal, évoque le podium de quelque show pour un défilé inverti d'une série de gestes défendus, ignobles, médiocres, d'un éventail des comportements non sortables: l'envers de la mode. Le Jardin des délices ne critique pas la «marchandisation» de l'humain mais au contraire récupère quelque chose des signes de notre époque, les digère et recompose, retrouvant avec l'esthétique du tableau référentiel, le sens du mystère au cœur d'une réalité trop vite décriée comme vide.
François-Michel Pesenti précise ensuite l'acte théâtral comme rituel sacré. L'éclairage plein ne varie pas. Les spectateurs se voient contempler des acteurs et actrices qui s'offrent à se laisser traverser par ces choses infamantes et qui participent d'un lexique de la violence. Ils endossent pour la cité l'indigne: Pascal Ferré, Éric Feldmann, Marianne Houspie, Anne Naudon, Pierrre Palmi, Yokei Okuda, Marie Thomas, sont monstres sacrés. Des gestes tragiques ou shakespeariens leur reviennent entre autres, défigurés, tous laissent le spectateur sans mot devant l'innommable, tel l'enfant sans langage hébété devant le monde. Cette énumération pourrait ressortir de l'asile d'aliénés mais François-Michel Pesenti ne s'intéresse pas ici à l'art des fous ou à l'art brut. Son travail correspond plutôt à celui de Witold Gombrowicz sur l'immaturité dans La Pornographie. Les costumes font allusion à la lettre violente partout glissée: du débraillé aux talons hauts, de la jupe Krishna à la robe de vamp gothique... L'agression est fantaisie, désir de survie; elle est langage; elle vise l'Autre envers lequel le violent est maladroit. Si nous ne savons plus chanter, accueillir et inviter l'autre, c'est que notre intérieur est au pire une zone, voire une friche. Chaque soir, des artistes invités situent l'horizon d'une intériorité plus fertile. Avec eRikm (compositeur sonore qui travaille notamment avec Mathilde Monnier) la scène est immergée dans les arrière-bruits du monde, chuintements, bips, radio, larsen, résonances, sons inconnus, qui insinuent une réalité souterraine emplie de signes. Pascale Paoli, danseuse du silence intérieur, montre une quête possible. Le théâtre découd le patchwork des refoulés, les délivre comme autant d'aveux qui invitent discrètement des ombres à sortir des ténèbres. Ironie du sort, se reconnaître ensemble indigne c'est accéder à la dignité.


Le Jardin des Délices, ms François-Michel Pesenti au théâtre de Gennevilliers du 29 janvier au 15 février 2004. Tél. 01 41 32 26 26. www.theatredegennevilliers.com

Programme d'invités :
Suzanne Wrage (actrice) et Sylvie Fleury (plasticienne) le 5 février
Sylvie Fleury et Nicolas Primas (performer, idiot notoire et pornographe) le 6 février
Nicolas Primat et Andréas Pronegg le 7 février
Andréas Pronegg le dimanche 8 février
Yann Marussich (danseur) et Christine Angot (sous réserve) le 10 février

Yann Marussich et Bob Ostertag, musiciens, le 11 février
Bob Ostertag, Anthony Howard (performer) et Éric Houzelot (comédien) le 12 février
Éric Houzelot et Edmond Hosdikian (musicien) le 13 février
Dalilah Khatir (chanteuse) Edmond Hosdikian, Anthony Horward le 14 février
Dalilah Khatir, Anthony Horward, le 15 février



Mari-Mai CORBEL,
Publié le 2004-02-06

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre :
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : François-Michel PESENTI (metteur en scène), Mari-Mai CORBEL (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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