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Vive l'irish coffee




Christian et François Ben Aïm, ou la nouvelle élégance contemporaine.


Il y a le café au lait. Et il y a l'irish coffee. Un peu tiédasse, entre deux teintes, le café au lait délaye la banalité d'un quotidien chaque matin subi. Boisson du soir et d'exception, le translucide irish coffee a, lui, au contraire, l'ivresse composite sous son onction crémeuse. L'un est bébête, résulte et se fond. L'autre est complexe, s'élabore et se suspend. L'un noie ses différences, l'autre les articule. L'un est usage, l'autre conception.
Le café au lait dérive vers la vulgate du métissage irréfléchi et obligé. L'irish coffee participe à l'invention d'un mix, qui toujours dépasse ses composantes. En pantoufles, l'un traîne dans la cuisine en fredonnant du Nougaro. De sortie, l'autre est looké techno.
Partant d'un théâtre épuisé par la tension trompeuse de la projection illusoire d'un texte en effigie contre l'espace du monde, une molle pulsion de métissage fait tendre nombre de comédiens vers l'annexion bien intentionnée de bribes de langage chorégraphique. Alors leur geste s'entend comme un mieux-disant de la représentation, un savoir-bouger, voire un vecteur complémentaire de la textualité. Et la danse s'y perd, qui voudrait ne pas attaquer l'espace du monde pour l'occuper de son propos, mais s'en préoccuper en y écartant les interstices d'une pensée-matière au travail.
La danse-théâtre... Au nom d'un projet indisciplinaire, l'entreprise peut s'enliser dans la vulgate du métissage. On aimerait de l'irish coffee, on a du café au lait. On voudrait s'enivrer d'aventure. Juste on se tient chaud.
A la lecture de leurs C.V., tout laissait prévoir et craindre que Christian et François Ben Aïm partagent ce travers. Il ne faut pas s'y fier. On aime beaucoup le titre de leur pièce. Justement: Ne vous fiez pas au titre, il peut encore changer... Il y aurait donc une danse-théâtre qui ne condamnerait ni l'un ni l'autre à s'arrêter au milieu du gué, et saurait aller ailleurs. C'est à voir.
Voir ailleurs dans un mouvement stimulant de vie qui s'invente, par ces trois personnes, que sont les interprètes Agnès Dufour, Eric Fressenmeyer et François Ben Aïm. Même pas des belles personnes. Ni des branchés. Ni des bêtes de scène. Ni des comédiens. De vraies personnes présentes. Avec un faible tout particulier pour la fille, qui pourrait paraître déprimante cruche au premier coup d'œil, pour mieux inventer un être en déphasage totalement là, en sous-phase magnétique, déraillante, épatante.
Car cette pièce ne cesse d'aller là où on ne la croyait pas. Quand au départ ça bouge par tableaux, dans tous les sens en spirales plus ou moins chassées, avec la musique qui change à chaque coup, on craint la danse qui bouge par principe et par bonne composition (de peu) d'esprit; et non par vraie idée. Vite ça agace. Quand les trois jeunes gens étirent une interminable séquence de danses de hoquets, de petits spasmes, de borborygmes, voilà qui tourne horripilant.
Et puis. Et puis l'horripilant finalement intrigue. Possède. Pourquoi se laisse-t-on horripiler? Qu'est-ce qui horripile? Qu'est-ce qui n'horripile pas? Pile-poil. Une tension circule. Une excitation. Alors elle se résout dans un gigantesque silence corporel, énorme, tenu, majestueux. C'est ce qui fait bouger, au bord de soi. C'est très fort. Médusant.
Sur ce, une façon d'y aller, un lâché sobre dans l'emporté, doucement barré; un morcellement finement articulé de disjonctions entre musiques et états de corps. Une ivresse. Un soupçon d'absurde. Un nimbé fantastique. L'intrigante manie de se saper, se désaper sans raison; rentrer, sortir, habiter et déshabiter, sans signification, par des issues vers des arrières-salles ou des ailleurs dérobés. De l'évidence et pourtant du vide. Autrement dit: de l'appel. Plus un quatrième larron, qui passe de temps à autre, carcasse indéfinissable.
Est-ce que ces gens-là chercheraient du Pina? En tous les cas voilà leur art: à la jonction du travail de présence théâtrale (un certain souci de vraisemblance dans le transfert dramaturgique) et du travail de présence chorégraphique (une conviction de l'être-soi immédiat au-delà de soi) Christian et François Ben Aïm formulent une élégance excitante de la contemporanéité. Il s'agit d'un mouvement convaincu du présent en-commun porteur des possibles, passés et futurs. Sûrs de ce geste, ils sont dispensés d'en sur-afficher les prolégomènes conceptuels. Ni non-danse. Ni danse au kilomètre.
Et mieux: sur la toile de fond de cette sobriété maîtrisée, s'épargnant toute tentation du sur-joué et du sur-bougé, mais également du sur-démontré, ils ménagent l'espace dansant de l'humour. Soit la griserie d'une suprême élégance. Un irish, SVP. Pour le café au lait, on attendra de retomber.


Ne vous fiez pas au titre, il peut encore changer...était programmé par le Vanves théâtre samedi 7 février. Le festival Art.Dan.Thé s'y poursuit avec Brunot Pradet, Vilconta et cie les 12 et 13 février ; la cie Mille plateaux associés le 17 février ; Joseph Nadj le 21 février ; Tomeo Vergès le 2 mars. Tél. 01 41 33 92 91.
Un autre spectacle de Christian et François Ben Aïm, Un homme en marche, quintette est programmé au Théâtre universitaire de Nantes (02 40 14 33 34), le 24 février, et à l'Espace Chambon, à Cusset (04 70 30 89 45), le 26 février.



Gérard MAYEN,
Publié le 2004-02-12

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

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Artiste(s) : Gérard MAYEN (rédacteur), Christian BEN AÏM (chorégraphe), François BEN AÏM (chorégraphe),
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Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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