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Ce dont nous sommes faits, qui devrait nous impliquer
Les interprètes de Lia Rodrigues déconstruisent; pour mieux reconstruire une force d'impact combattante.
Très attendu, le séjour parisien de la compagnie de Lia Rodrigues a failli ne pas très bien commencer.
Formas breves, premier programme de ces danseurs venus de Rio de Janeiro s'annonçait comme un hommage à Oskar Schlemmer. Avouons une part d'inculture: après avoir découvert, en l'espace d'une saison, ce que ce chorégraphe emblématique du Bahaus vient d'inspirer, coup sur coup, de si radicalement différent, voire d'inconciliable, à Catherine Diverres, puis à Daniel Dobbels, et à présent à Lia Rodrigues, disons qu'on y perd ses repères.
Dans Formas breves, hormis une désopilante reproduction à même la chair nue, des formes bibendum de quelque costume célèbre du maître, la référence à ce dernier semble résider dans une sorte de traque à des figures essentielles, géométriques, presque figées. L'affaire est conduite avec suffisamment de méthode, relevée d'une pointe d'engagement scénique résolu et décontracté à la fois, pour que s'impose un rythme insolite, à la fois détaché et prenant, muet et chaleureux.
Mais c'est aussi un genre de catalogue, où l'on reconnaît, reproduites sans la moindre distance, des citations à l'état brut de séquences des Xavier Leroy, Jérôme Bel, ou La Ribot. Quand, de cette dernière, il s'agit de l'une des pièces distinguidas, la copie, déjà douteuse dans le principe, paraît de surcroît fade et maladroite, ravalant au rang d'un gag ce que l'original avait d'hargneuse fulgurance... Et on se perd en conjectures sur le sens véritable à attribuer à l'éclosion des nouvelles tendances chorégraphiques, conceptuelles et déconstructives, au pays de Lula.
C'est aux prises avec ce genre de sentiments mitigés, qu'on abordait le second opus, Ce dont nous sommes faits. Au premier coup d'œil, on y retrouve les fameuses anamorphoses élaborées dans Self unfinished par Xavier Leroy, qui faisait alors chavirer les schémas perceptifs de la conception organiciste du corps. Totalement nus, sous des douches de lumières décapantes, les interprètes y (dé)composent une (dés)articulation segmentaire et mouvante, où se fomente un complot salutaire contre toutes les (fausses) évidences de l'image de ce qu'est un corps et ce qu'il n'est pas.
Mais on vient d'écrire «les» interprètes. Et c'est ce qui change tout. Parce qu'ils sont plusieurs à construire ces tableaux, les danseurs brésiliens transfèrent leur acte critique sur le terrain du collectif. Si la déconstruction perceptive de la corporéité dynamite la stérilité conceptuelle qui s'attache aux images convenues, le fait de socialiser ce geste en modifie profondément la signification.
Dans ce titre, De quoi nous sommes faits, il faut peser et soupeser le double sens du «nous». Lorsque les corps s'exposent en séries, lorsque les portés se fondent en figures aberrantes, lorsque se brouillent et se mêlent les limites de l'un(e) contre un(e) autre, lorsque cette tête ne correspond peut-être plus au même buste que ce bras, des doutes multiples s'insinuent, quant à la propriété de soi, l'extranéité de l'autre, et l'unité en tous. Quand cette exploration méthodique, d'abord savante, déborde dans l'empilement d'un tas d'humains, puis se désagrège en corps sauteurs au ras du sol, toujours aussi nus, entre les jambes des spectateurs, c'est tout un ordre qui est dérangé.
De plus en plus curieusement, quand ces jeunes se rhabillent, et sur ce, reconquièrent la parole, quand ils se mettent à déclamer des articles de mirobolantes déclarations et conventions sur les droits des personnes (à un travail, un toit, la dignité, la santé, etc.) jamais mises en application, quand ils usent de l'adresse directe au public, comme d'une arme, pour poser la question, incontournable: «Est-ce que ça se passe comme ça chez vous?», ils assènent un malaise qui peut conduire à regarder ses pieds.
Non que nul dans ce public éclairé ne partage peu ou prou leurs juvéniles convictions altermondialistes. Mais que c'est autre chose d'avoir à portée de main un corps engagé, doué de parole, articulant têtu «Et moi, qu'est-ce que je peux faire?», corps qui était nu et repensé morceau par morceau juste l'instant d'avant.
On monte d'un cran. Pas martelés. Marche en cadence. Flot d'un discours tiraillé entre slogans publicitaires et slogans de révolte. A choisir. Une énergie grondante. Une agit-prop. Le rappel que la danse fait aussi conjonction de forces, accumulation d'énergies, et partage d'utopies combattantes. Et qu'alors la rage corporelle maîtrisée y emporte très loin, très fort, l'éventuel schématisme des idées.
Voici des années que nos scènes post-modernes avaient oublié jusqu'à la trace de semblables transes. Devant ce rituel manifestant, une spectatrice voulait se montrer ouverte: «Il faut les comprendre, avec la réalité de leur pays...». Mais alors en France? Faudra-t-il attendre de s'enfoncer de quelques marches encore dans le fascisme, pour estimer que la réalité suffit déjà largement à ce que l'audace artistique ne soit pas forcément indifférente, voire antinomique, de l'audace politique. A ce que la déconstruction de la représentation ne désespère pas à tout coup une construction d'action.
Ce dont nous sommes faits devrait nous impliquer. «Intermittents, chômeurs, précaires, solidarité » criaient aussi ces jeunes. Au fait, ces naïfs font l'effort de s'exprimer en français pour se faire comprendre, ignorant qu'ici le vrai chic d'avant-garde est d'abord de sélectionner son public en ne s'exprimant, surtout, qu'en anglais...
La compagnie de Lia Rodrigues était programmée du 5 au 10 février au Théâtre de la Cité internationale (Paris).
Gérard MAYEN,
Publié le 2004-02-12
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre :
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Gérard MAYEN (rédacteur), Lia RODRIGUES (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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