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Pertinence du symbolisme
Frédéric Leidgens, acteur et metteur en scène, magnifie la poétique symboliste de deux pièces en un acte de J.M. Synge. Au Théâtre Paris-Villette. Du 22 janvier au 21 février 2004
L'expression Des voix qui s'embrassent est reprise d'un passage du Balladin du monde occidental de John Millington Synge. Sous ce titre, Frédéric Leidgens met en scène deux pièces en un acte de l'auteur irlandais qui, à la suite de Yeats, au début du XXe siècle (1), réagit à la prévalence du drame anglais. D'une part, Synge se tourna vers le passé de la langue qui était le gaélique et inventa une poésie atypique, dont les rythmes semblent se ressouvenir des patois mais dont l'épure stylistique en est à l'opposé. La traductrice Françoise Morvan, familière du breton, a su restituer l'originalité d'une syntaxe qui heurte les mots, qui élude des articles ou inverse des épithètes. Par ailleurs, Synge s'intéressa au Nô japonais, dont la forme rituelle lui permettait de représenter les choses sans sentimentalité.
C'est avec des élèves de l'Atelier Volant, école d'acteur liée au Théâtre National de Toulouse, que Frédéric Leidgens s'est attaché à faire entendre cette langue en rupture. Deux textes sont mis en regard: les Cavaliers de la mer et L'Ombre de la vallée. Dans le premier, une veuve est confrontée avec ses deux filles à la perte de son dernier fils, qu'elle voit pour la dernière fois, s'éloignant sur un cheval rouge. Le cheval fut l'une des formes de la déesse mère celte. Elle fait retour dans le rouge de la jupe de la mère, de la veste de l'une des filles et du linceul, elle évoque les cycles menstruels, la couleur tellurique, le rideau des théâtres de jadis. Dans le second texte, une jeune femme mariée à un vieil homme est piégée par ce dernier qui fait mine de mourir. Il la surprend à aimer parler à un étranger, à désirer un pâtre. La jeune femme se révèle libre et pensive, amoureuse, elle cherche son chemin dans un monde réactionnaire.
Symbolisme sans concession
Les éclairages silhouettent, sur une aire blanche, l'étrangeté des acteurs, de leur costumes allusifs à un ancien temps, de leur marche ralentie comme en rêve, de positions qui contredisent la réalité ordinaire, par exemple, des personnage allongés, le visage face au ciel (la jeune femme, l'étranger), rêveurs proches ainsi du monde des morts. Une échelle, une table, des chaises, quelques rares choses (pâte à pain, tissus pliés, bouilloire...) creusent l'anachronisme tout en exaltant les matières naturelles (bois, coton, laine, fer, eau, farine).
Frédéric Leidgens met en scène cet écart entre la représentation que nous nous faisons du réel et qui appartient au temps du récit et de l'exil, et le réel lui-même, qui nous devance et nous destine à sa nostalgie. Familier des symbolistes belges (Maeterlinck, Rodenbach, Verhaeren, pour les plus connus), il introduit d'abord le silence intérieur, sur lequel la langue va apparaître. Un cortège d'ombres digne de Bruges-la-Morte, de Rodenbach, passe au loin, touché d'un rais lumineux comme issu d'une porte entrebâillée. La lumière envahit et les acteurs accomplissent les gestes d'un quotidien traditionnel, sans dire mot. Ils énoncent le texte, le ponctuent de rares affects; ils fuient la mélodie des intentions et sont des morts qui rejouent les scènes vécues, des âmes.
Il est possible, suggère Synge, de rejoindre son île secrète par le sentiment amoureux, le rêve ou l'errance, ou encore par le symbole qui révèle l'intemporalité des choses sous la fugacité des formes et enfin en mourant. De là que le travail d'effacement qui préside à la direction d'acteurs, délivre un symbolisme sans concession où Des voix qui s'embrassent approche du mystère du réel.
(1) À la même époque, en 1902, Strindberg fonde à Oslo le Théâtre Intime pour représenter La Sonate des Spectres, Orage, Le Pélican. Tandis qu'au Japon, un courant semblable avec Kyoka Izumi (Cf chronique du 8 janvier, du Conte du Donjon).
Des voix qui s'embrassent, ms Frédéric Leidgens. Du 22 janvier au 21 février 2004. Au Théâtre Paris-Villette. Tel: 01 42 02 02 68
Mari-Mai CORBEL,
Publié le 2004-02-11
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : poésie, réel, représentation,
Artiste(s) : Mari-Mai CORBEL (rédacteur), Frédéric LEIDGENS (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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