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Innocence aux mains pleines
Anna Gaskell revisite les contes d'enfants à la galerie Yvon Lambert
Loin, très loin d'un univers rose bonbon, les sandales sont crottées, les chignons crêpés, les genoux rongés... Le vert des clichés d'Anna Gaskell y devient aussi glacial que les noirs et blancs de ses croquis et vidéos, aussi artificiel que peut l'être un jardin sous verre rêvant d'une luxuriance à la mesure des grands formats choisis par l'artiste et exposés chez Yvon Lambert. Lorsqu'on laisse de côté les critiques dangereusement unanimes de l'œuvre de cette Américaine trentenaire, qui se cantonnent souvent à la façon, certes fascinante, dont elle manie et remanie les contes de fées, on plonge dans un bain féminin jusqu'au bout des griffes, mais cruel et acide, sous couvert d'acidulé. Les psychanalystes des histoires pour enfants chuchoteront que les maux les plus terribles tiennent justement résidence dans les innocentes comptines. Et c'est bien à travers ce prisme non fantaisiste, mortifère et, pire, merveilleusement macabre au point d'en tirer un grand éclat de rire, que l'exposition de Gaskell apparaît au grand jour. Dans la première partie de sa série photographique A Short Story of Happenstance, le sujet qu'est la fillette aux yeux bandés, blonde vierge suicidaire navigant au sein de buissons ardents, est fatalement seul, souvent amputé, visuellement, par un cadrage décalé. Elle n'est pas hors mais au-delà du danger, elle ne voit pas le tronc d'arbre qui s'offre à elle, ni la rupture de celui sur lequel elle «funambule»: «Je cherche toujours l'obstacle caché»... Attention donc aux innocents jeux de marelle proposés par Anna Gaskell, en particulier dans son dessin à l'encre monumental At Sixes and Sevens: il s'agit de tracer sa route au sein d'un amas de frêles jambes issues de la cuisse d'on ne sait qui, d'une danse folle de pieds cagneux tous chaussés, sans exception, de ces escarpins bouclés et hauts sur talons façon marâtre dans Le Magicien d'Oz. Le motif de la gambette se déploie à l'infini, édifiant une pyramide circassienne, mais il se fourvoie parfois et finit dans le vide voire sur un mignon moignon... Ayant grandi aux côtés de sept garçons, Anna Gaskell sème ses premiers cailloux à l'âge de seize ans en prenant des dizaines de photos de ces derniers. Lauréate du Prix Citybank pour la Photographie en 2000, elle est aujourd'hui considérée comme l'héritière directe d'une Cindy Sherman ou d'une Laurie Simmons. Les travaux visibles chez Yvon Lambert, en rapport plus ou moins étroit avec un conte de Hamelin, Hans et le joueur de flûte, méritent incontestablement le compliment, y compris la courte vidéo Hameln, 1284 (16 mm transféré sur DVD, 3 min et 24 sec), et la pâle deuxième partie de la série photographique. Les «petites tranches de vie» capturées par l'objectif de la marionnettiste Anna s'en retourneront en avril vers la Big Apple, où elle vit et travaille, pour s'exhiber chez Casey Kaplan. Espérons qu'en guise d'au revoir, la photographe ait l'audace de rouler des yeux blancs et de nous tirer une longue langue ensanglantée afin de démontrer que la petite Alice aurait pu, selon elle, voler la vedette à l'héroïne de L'Exorciste.
Anna Gaskell, Galerie Yvon Lambert, jusqu'au 28 février 2004.
Ophélie RAMONATXO,
Publié le 2004-02-18
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : art contemporain,
Mot(s) Important(s) : femme, enfance, conte,
Artiste(s) : Ophélie RAMONATXO (rédacteur), Anna GASKELL (plasticien), Cindy SHERMANN (plasticien),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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