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Expulsion de corps étranges




Alain Milianti met en scène avec Josef Nadj, l’œuvre phare du romantisme allemand, Penthésilée, de Kleist, avec quinze élève de l’école Drama de Saratov. Quand la tragédie de l’orgueil est celle de l’adolescence et du désir. Au Volcan, Scène Nationale du Havre. Du 3 au 14 février 2004.


Alain Milianti met en scène Penthésilée (1808) de Kleist avec quinze élèves de l’école Drama (1) de Saratov, comme retournant aux sources de ce texte en cette ancienne Scythie d’où le peuple des Amazones est réputé provenir. «C’est bien sûr le peuple qui surgit de l’Est» écrit Julien Gracq préfaçant sa traduction. Cette distribution russophile intéresse aussi par l’adolescence de ses membres. Âge propre à la déchirure d’avec l’enfance, il initie à la mort et à la nostalgie, thèmes qui hantent avec Penthésilée, son auteur au romantisme radical. Un lied de Schubert, de la même période, Grab und Mond (Le Tombeau et la Lune), introduit la représentation; chanté a cappella et en chœur, par des personnages portant des mannequins de chiffon sur un plateau nu et obscur, il donne le la.

Un féminisme visionnaire
Penthésiléeinverse le mythe où le Grec aurait vaincu la reine des Amazones, avant d’être tué par Pâris. Kleist déroute le phallocentrisme (la culture, la cité), suppose le match nul avec le matriarcat, anticipe une revanche que notre siècle n’infirme pas, eu égard aux techniques contraceptives. Il féminise Achille qui revêt une «tunique de soie» (une nuisette bleue) tout en restant l’«Invincible». L’acteur, blond, incarne une masculinité qui intègre l’ambivalence d’un érotisme actif/passif. Les costumes (souvenirs de capotes prussiennes (2), tenues simples, noires, kaki ou sable, rangers) ne distinguent pas les camps ni les sexes, qui plus est grâce à une coiffure qui fait jaillir spirituellement des têtes rasées, une touffe de cheveux. Les lances (de longs bâtons comme d’un jeu de mikado), le name dropping héroïque (Ulysse, la Gorgone, Troie…) sont des hochets dans une guerre des boutons (3). Penthésiléeest un rêve d’enfant-- toute mièvrerie écartée. Des interludes ont été réglés par Josef Nadj. Les héros, pantins à ficelle manipulés par le groupe, traversent en somnambules, de mauvais songes. L’onirisme propre à ces pantomimes révèle des êtres hébétés, dont la psyché distraite dans des jeux de mains ignore qu’elle est la dupe d’un désir qui machine l’évasion hors la loi communautaire. Au centre, une échelle attire Penthésilée, qui y grimpe plusieurs fois ou au contraire, se pelotonne, désespérée, à sa base. L’orgueil, chez elle, est sauvagerie, folie d’échapper au terrestre, transport de joie. Chez Achille, il reste fierté virile, individualisation, culture du soi. Aussi a-t-il la ruse de l’inviter en un combat singulier, par courtoisie, croit-il. Qu’elle gagne et, selon sa coutume, ne se donne qu’à son prisonnier. Il s’y rend, une rose à la boutonnière ; Penthésilée, avec sa meute. Chaque camp met en garde, qui son chef, qui sa reine. En vain. Les troupes (de théâtre, de guerre) redoutent qui fait cavalier seul. À la fin, elles se reforment en deux files. Comme si presque rien ne s’était passé sauf l’expulsion de deux corps singuliers. Au fond, derrière des tulles, des figures de chiffon regardent.

«Une erreur» dit Penthésilée
Pas sûr. Penthésilée, plus qu’un rôle-titre, porte le nom du désir sans loi, allergique à l’éthique de l’amour: Artémis, Walkyrie, Diane à la meute de chiens, puis Anubis à genou devant Osiris déchiqueté, elle refuse sa métamorphose en mortelle, elle est l’Adolescence. Quitter le palais natal (la mère) déchire d’avance la reine qui s’enfouit plusieurs fois sous le manteau d’Achille; déraciner son âme pour habiter un couple régulier, public, l’épouvante. Elle ne veut rien, pas même d’un favori, puisqu’elle est - sans fin. Par deux fois, Tatiana Pykhonina chante une romance à la Glinka, d’une voix rare de soprano qui emplit le théâtre. La seconde, après sa mort, «La pluie tombe /(…)/ La petite brume s’étale / La belle fille verse des larmes.», suggère une évaporation de la reine, une renaissance en forme de nuage ou de rêverie. Alain Milianti laisse planer son ombre et apparaître un désir inaltérable comme un orient intime, persistant.

(1)L’école Drama de Saratov représente la tradition de Stanislavski.
(2)Kleist, Prussien, abominait Napoléon traître à la Révolution. L’évolution politique de l’Europe l’affectait.
(3)Alexander Lang mit en scène à la Comédie Française Le Prince de Hombourg, dans le même état d’esprit, avec des accessoires de guerre comme des jouets, et Catherine Samie, tout le long de la pièce, sur le plateau, à tricoter des chaussettes.

Penthésilée, de Kleist, ms Alain Milianti. Du 3 au 14 février 2004 à la Scène Nationale du Havre-Le Volcan. Tél: 02 35 19 10 20 www.levolcan.com


Mari-Mai CORBEL,
Publié le 2004-02-18

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : tragédie, nostalgie, féminisme,
Artiste(s) : Josef NADJ (chorégraphe), Mari-Mai CORBEL (rédacteur), Alain MILIANTI (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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