Si l'information ne s'affiche pas, cliquez ici !!!
Entretien avec la communauté inavouable
Extrait d’un entretien de Clyde Chabot, paru dans le journal du Colombier.
Comment faire le deuil du communisme? Telle est la question que se pose Clyde Chabot dans sa mise en scène d’Hamlet-machine, qui est jouée au Forum culturel de Blanc Mesnil du 4 au 6 mars.
Quel est votre rapport avec ce texte?
Cette écriture est d’une telle densité qu’elle est infiniment interrogeable, quel que soit le contexte politique et ses variations. Je le travaille depuis 2000, et depuis il s’est passé beaucoup de choses évidemment en 2001 l’attentat du WTC et la présence de Le Pen au second tour des élections présidentielles en 2002, Dans chaque contexte, le texte étincelle différemment, il déplace nos interrogations. C’est comme s’il contenait tous les possibles, en échos, en éclats. C’est une espèce de noeud, d’orgasme, un organisme vivant qui lierait le politique et le poétique.
Il y a ou deux étapes du projet et vous êtes on train de monter la troisième. Comment s’est effectué le passage entre chacune de ces étapes, et est-ce qu’il y an aura d’autres?
Ce sont à chaque fois des spectacles différents, même s’il reste des traces d’un projet à l’autre. Je travaille beaucoup à chaque fois à mettre en scène l’écriture, l’origine et le mouvement de l’écriture.
Pour cette nouvelle étape de création, des virus informatiques sont introduits dans le texte. Le projet se prolongeant à travers le temps, nous imaginons que la pièce, incluse dans la machine, vieillit et qu’elle est contaminée par des virus. Les virus produiront des agencements inédits de mots, laissant transparaître de nouvelles fulgurances du texte et perturbant ainsi le jeu des acteurs. Une joute verbale entre l’acteur et l’ordinateur sera expérimentée grâce à la synthèse vocale. Le texte devient un partenaire de jeu à part entière, presque vivant, évolutif, ce qui ouvre de nouvelles pistes de jeu pour l’ensemble de l’équipe. Le logiciel Hamlet-disease est conçu spécialement à cet effet, en collaboration avec l’association Music2eye.
Est-ce qu’il y a une certaine autonomie de la machine, du dispositif; ou est-ce que l’intervention humaine est déterminante?
L’idée de départ était que les virus informatiques devaient fonctionner seuls. Mais pour que ce soit intéressant, il faut qu’il y ait de l’humain, il faut mixer I’aléatoire et l’humain. La superposition de la logique machinique et de l’intervention sensible de l’informaticien en direct peut seule permettre une expérience du présent qui tienne véritablement compte des intervenants.
Dans une lettre, Müller dit: «Que reste-t-il des textes en attente d’histoire.» Dans le texte, Hamlet dit «Mon drame, s’il avait encore lieu aurait lieu dans le tempe du soulèvement», Quel sens y a-t-il à monter Hamlet-Machine aujourd’hui, dans ce moment «sans histoire»? Est-ce que c’est une manière de maintenir l’urgence de la question de la création d’histoire par une communauté, et de la disparition possible de ce processus?
Dans le texte il y a ce moment où Hamlet défonce le crâne de Marx, Lénine et Mao avec une hache. Ensuite il est écrit «Neige. Époque glaciaire» comme si on entrait dans une époque de fin des utopies, du temps historique suspendu. Pour le moment on n’en est pas sorti. Avec ce projet, nous ne cherchons pas à parler du communisme ou à maintenir la flamme de la révolution. On ne vient pas pour parler de; le but de ce projet est d’inviter les gens à vivre concrètement l’idéal d’une sorte de «communisme théâtral». Nous voudrions que les spectateurs soient partie prenante de ce qui se déroule, et donc en quelque sorte, du théâtre à venir.
Mais il y a autre chose que l’aspect participatif dans cette mise en scène. En effet, ce mécanisme peut se retourner. Cela fait écho à des lectures, comme Kafka. Pour une littérature mineure de Deleuze et Guattari, auxquelles Müller se réfère. Ce qui ressort de cas analyses, c’est que le bourreau et la victime, malgré eux, nourriraient le même système Nous voulions aussi affronter la question: comment faire le deuil du communisme? Beaucoup de gens continuent à être «orphelins». On peut penser aux analyses de Derrida dans Spectres de Marx. Nous sommes orphelins de ce rêve. Il y a eu le rêve de la possibilité de changer le monde. Étant donné l’extrême violence de l’échec, quelque chose s’est brisé et nous sommes toujours dans les débris de cet après là. Même si il y a des regroupements, il est encore impossible d’entrevoir autre chose.
Justement, Derrida dans Spectres de Marx essaie d’expliquer que ces débris au milieu desquels on continue de penser la société sont pris dans une entreprise idéologique: on finir avec Marx. La question est de savoir comment construire autre chose sans masquer ces ruines.
Oui, c’est le problème du deuil: comment faire le deuil si l’ cache la mort ?Si on cache ce qui s’est passé, il n’y a pas de bases pour un avenir. Donc ce projet est une sorte d’utopie politico-poético-sociale et culturelle qui propose de faire l’expérience de ce deuil - l’expérience physique aussi. Dans ce spectacle on n’est pas juste un regard qui reçoit au fond d’un siège: le corps est sollicité. Le corps est investi, au moins comme un possible que cela ait lieu ou pas, que les gens prennent cette possibilité ou pas. Cette météorite est une invitation à écrire soi-même - dans tous les sens du terme: c’est à la fois écrire, écrire sa vie, écrire, au sens de concevoir, d’être en mouvement. C’est la possibilité d’être à l’origine de quelque chose. Ça rejoint l’idée d’inviter les gens. C’est une invitation à agir dans la machine, à voir que cela peut avoir des répercutions.
La question politique du texte de Müller a à voir avec ce que le système fait subir aux individus, avec l’impossibilité du sujet à se positionner dans une structure répressive. Pensez-vous que le théâtre permette de lutter contre ce mouvement de désubjectivation, en créant ce que vous appelez des cellules de «l’être avec»? Quel type de réflexion sur l’identité contemporaine propose votre dispositif- à commencer par l’identité «public»?
J’ai l’impression que quoi qu’il arrive, ça interroge un état du politique aujourd’hui. Il suffit par exemple que quelqu’un monopolise tel ou tel outil, cela dit quelque chose des comportements sociaux. C’est comme une société à l’échelle réduite qui révélerait le fonctionnement de la machine: une cellule laboratoire. Le fragment contient le tout, Il faut amener les gens à se demander «où est-ce que je me situe ?» Je pense que cette position est liée au personnage d’Hamlet qui est sans cesse dans cette contradiction, entre agir et ne pas agir. C’est une façon d’intérioriser la position d’Hamlet, et pas seulement de la représenter.
Lors de la Documenta 9 Müller explique que l’art tend de plus en plus vers les formes du théâtre. Une exposition dit-il «est toujours une tentative de réunir dans un lieu et an un temps le plus de mensonges possibles, et de les organiser de manière à les rendre productifs».Peut-on dire que votre dispositif à son tour est plus une sorte de «mise on exposition» de «l’ensemble Hamlet-machine» dont le texte ne serait qu’un élément? Quel est le rôle du site internet par exemple?
Dans mon travail plus généralement, il y a une thématique qui réapparaît et que l’on pourrait appeler diffraction. Comme si l’œuvre n’était pas représentable et que du coup on ne pouvait que trouver des traductions dans différents langages. Ainsi le site internet, créé en collaboration avec Agnès de Cayeux et Olivier Chauvin, est une oeuvre en soi, autonome, une sorte de modèle réduit du projet scénique. Au départ on avait pensé faire des connexions an direct entre le site internet et la pièce. Mais j’ai pris conscience que ce que je recherche dans le projet scénique, c’est créer les conditions de possibilité d’émergence d’un collectif à partir des singularités présentes. Cela me semble en contradiction avec une éventuelle ouverture du projet à des personnes reliées par internet, qui n’auraient pas traversé le même temps et qui n’auraient pas pris le risque de leur présence dans notre dispositif. Nous avons aussi créé an 2003 une installation Hamlet-machine: un musée (de théâtre) qui devrait tourner la saison prochaine. A chaque fois, ce sont des germinations, des prolongements pluriels auxquels invite, me semble-t-il, le texte de Heiner Müller, par sa nature même. Comme je suis arrivée tard au théâtre, d’une certaine façon, je me sens étrangère à cet art, je ne peux que mettre en scène mon impossibilité à rentrer dans le système. Comme si je ne connaissais pas les règles; je les déplace, les bouscule, et je découvre que cela crée du théâtre, une autre forme de théâtre. Je joue avec les règles. Je ne cherche pas à mettre en scène ma lecture d’une pièce niais plutôt à laisser entrevoir les possibles, toutes les réalisations possibles.
Propos receuillis par Gilles Amalvi
Publié le 2004-02-24
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : entretien
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : communisme, ordinateur, théâtre,
Artiste(s) : Clyde CHABOT (metteur en scène), Heiner MÜLLER (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
A voir :