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Jan Fabre, l'allégorie intacte

Extraits de Moralité et anonymat, de Stefan Hertmans

Chapeau : L'essayiste flamand Stefan Hertmans pointe certains aspects emblématiques d'une oeuvre visionnaire, qui procède de la combinaison alchimique.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : analyse (Mots-clés : )

Genre Ressource : texte d'analyse

Apparence :

Rubrique : 13

Jan FABRE Metteur en scène
Georges BATAILLE écrivain
Joseph BEUYS plasticien
Michel FOUCAULT philosophe
Stefan Hertmans rédacteur

Texte : Si l'oeuvre dramatique de Fabre évolue à l'écart de la quasi-totalité de la production dramatique contemporaine, c'est qu'elle ne s'inscrit pas dans la tradition du théâtre psychologique, ni de celle de la tragédie, ni des traditions du théâtre du vingtième siècle. Car au plus profond de ces étranges spectacles, de ces expériences orgiaques, de ces scènes moralisantes, de ces extrémités et jeux de hasard avec le rêve et le corps, l'on retrouve chaque fois cette grande et remarquable affinité avec l'imaginaire du bas moyen-âge, et plus spécifiquement avec l'emblématique de la folie. Dans presque toute l'oeuvre dramatique de Fabre, l'homme est livré dès le début au personnage forain du prophète, aux combinaisons alchimiques d'un docteur Faust -emporté, échoué par son image obsessionnelle et divergente de l'homme dans une situation extrême, en quête d'un moyen pour comprendre ce qui se trouve juste hors de sa portée.
Jan Fabre est à la rationalité étriquée ce que Faust est à Paracelse. Dans ces tableaux allégoriques, on voit à l'oeuvre une imagination qui cherche à se légitimer à travers un pacte avec la folie et le rêve. Le dramaturge Fabre a certainement quelque chose d'un prédicateur, et aussi quelque chose du Zarathoustra de Nietzsche; il développe des visions du présent comme d'autres des utopies du futur, il largue son imagination sur nos têtes et nous gratifie des fragments d'une image dans laquelle nous reconnaissons des bribes de nous-mêmes, il semble davantage acoquiné avec la Dulle Griet de Jérôme Bosch qu'avec la culture repentante des Lumières. Sa faculté de discernement n'emprunte décidément pas le chemin courant et bourgeois de la modification et de la catharsis (ce modèle réduit de la pensée tragique), mais bien celui du choc, de la vision, du défi, du cri sur la place publique, de la conspiration avec le diable en raison de l'effet amer, angélique, que cela procure parfois. Face à un tel état d'esprit, il ne nous reste plus qu'à remplacer les notions communes de réalité et d'imaginaire par un univers dans lequel tout peut se fondre dans tout, parce que tout s'inscrit dans un monde de concepts et non de faits.


L'oeuvre dramatique de Fabre présente une monomanie semblable à celle des visionnaires anciens comme Bosch qui, lui aussi, ne visait que de manière très secondaire la dimension pédagogique du mal, et privilégiait principalement la fascination de la transgression des limites que l'on se fixe. L'oeuvre de Fabre se révèle un exercice de transgression. Depuis Foucault et Bataille, nous savons mieux que jamais à quoi aboutit cette transgression: à contempler l'abîme de la mort et de la folie, le point où le nihilisme menaçant se mue en pure esthétique des ténèbres.


Le résultat de tout cela semble plus que jamais une introspection dans sa propre tête comme dans une boule de cristal apocalyptique. Le message que nous propose dès lors ces pièces ne transite pas par l'intrigue. Il est tout simplement présent, d'une présence immédiate, physique et primaire. C'est ce qui caractérise l'allégorie, empreinte d'un mélange aliénant de sérieux et de pathos, mélancolique quelque part, mais surtout totalement dépourvue d'un des attributs les plus typiques du théâtre du vingtième siècle: la confrontation de l'acteur à la problématique de «l'individu». Les personnages de Fabre sont, tout au contraire, confrontés à la problématique du «type».


Nombre de personnages de Fabre arborent constamment et obstinément un regard qui traverse le spectateur; personne ne joue moins pour les autres ni avec une plus grande détermination pour soi seulement que ces personnages sans nom que Fabre fait sans cesse apparaître comme par magie. Ce qui se passe réellement, il nous faut le lire dans le reflet des pupilles brillantes, dans un drôle d'effroi, une illusion de cri primal sur les visages, ou une présence absorbée par le rêve, une présence absente sur scène. Ce que les acteurs voient devant eux, ils le voient apparemment très souvent se passer hors scène; sur scène, ils se trouvent eux-mêmes à l'écart de l'événement qu'ils se

Date de publication : 01/07/2001


Mots-clés : vision, transgression, morale, mort
Inséré le : 18/01/2002 00:00
Thèmes : danse, théâtre,