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Naufrage dans une salle de bain.
Chapeau : Après
Res Persona, l’écrivain Ronan Chéneau et le metteur en scène David Bobée s’associent à nouveau dans la création de
Fées, second volet d’une trilogie consacrée aux « jeunes d’aujourd’hui ». Au Centre Dramatique de Normandie.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : analyse (Mots-clés : )
Genre Ressource : texte d'analyse
Apparence :
Angelina BERFORINI rédacteur
Ronan CHÉNEAU auteur
David BOBEE / Rictus Metteur en scène
Texte : Le monde est blanc, la mort est blanche, le silence est blanc, la voix est blanche, la lumière est blanche, l’eau est blanche. Une salle de bain toute blanche, démesurément grande pour mieux se cogner : un homme s’y trouve seul face à lui-même, face à son image, en situation d’introspection, se regardant lui-même, regardant en dedans de lui-même regardant dans sa cervelle blanche , regardant en dedans de sa chair blanche. A ses côtés, irréelles et quasi transparentes, deux jeunes filles, presque des enfants, les fées, blanches, graciles, fluettes, lentes, glissantes, on dirait des apparitions, des fantasmes ressurgis de l’enfance, une enfance lointaine bien plus lointaine que ne le laisse penser l’âge de l’homme. Les fées généralement faites pour consoler les petits d’homme, pour les aimer et réparer les dégâts de la vie, les fées sont ici deux, moqueuses et sardoniques, respirant une puissance maléfique qui se mesure à la violence de leurs corps choqués contre le carrelage miroitant ou dans une complainte morbide chantée d’une voix fausse et criarde. Facétieuses, vendues au marché mondial, elles troublent les eaux pures originelles, avec des bulles de shampoing, gel douche, et autres savons liquides avec un sourire carnassier et un regard d’extra-terrestre. Entre les trois, jeux d’eau et de sourd dans une baignoire blanche, un trou d’eau salie qui s’agite, prête à déborder , à recouvrir le monde, la mémoire du déluge dévastateur, la tentation du déluge purificateur. Le monde est une salle de bain, quand le monde est réduit à une poignée de sigles il peut tenir tout entier dans une salle de bain : la télé, les produits à consommer superflus et indispensables, les discours politico-économiques en briquettes-onomatopées lyophilisées qu’il suffit de tremper dans l’eau pour les entendre se déployer, tremper dans l’eau c’est presque au sens propre tant il est vrai que les voix semblent sortir de l’onde, se propager par les tuyaux ou la pomme de douche. L’homme s’introspecte, se regarde le nombril comme on dit vulgairement et par le jeu des technologies modernes, le dedans est photographié sur les murs blancs et les miroirs diaboliques comme dans tous les contes de fées. Et c’est à la débâcle d’un sur-moi auquel on assiste, voguant sur les mots dénués de sens comme autant de petits bateaux de papier. Que se passe-t-il quand à force de scruter ses viscères on bascule en dedans de soi, on passe de l’autre côté, on disjoncte. Comment et quand se produit ce petit voyage intérieur sans retour. Pour Sarah Kane ce fut à 4 heures 48 dans une salle de bains justement. On ne parle jamais du suicide dans ce spectacle, il s’impose, les mots étant dénués de sens, inutile de nommer ou alors il faut tenter de nommer mais on ne trouve jamais le mot juste. David Bobée et Ronan Chéneau ont réalisé le second volet d’une trilogie consacrée aux jeunes d’aujourd’hui, aux jeunes adultes de leur génération ; comment ils se voient comment ils voient qu’on les voit, comment ils voient le monde ; un regard lucide et désenchanté, et précis, sans rancune ni reproche, ni jugement, un constat énoncé sans passion, avec dérision souvent. C’était déjà le sujet du portrait de jeune femme dans
Res-Persona ; dans ce deuxième spectacle, le portrait de jeune homme se teinte de culpabilité. Et pour le spectateur, l’ angoisse trouble la tendresse amusée. Coupable, la jeunesse peinte ici- pas celle qui remplit les faits-divers et les discours électoraux- l’autre, celle dont on ne parle jamais, qui ne fait pas parler d’elle, la normale, la sans problème particulier mais qui est noyée tout de même dans l’expression « les jeunes d’aujourd’hui », coupable elle se sent de ne pas à être à la hauteur des ambitions des générations précédentes, celles qui pensaient, croyaient, refaire le monde. Ces jeunes d’aujourd’hui, donc, que l’on dit friands consommateurs de nourritures- supermarchés et audio-télévisuelles, décrits stressés, angoissés, sous-pression, désengagés, gâtés, grégaires, dépolitisés, se révèlent, d’une intelligence sensible dans ce travail, où le moins que l’on puisse dire, se dresse un monumental constat de crétinisation. Et ce, grâce au retour intempestif d’un
je clairement asséné. Les deux spectacles ont ceci de remarquable qu’ils peignent la jeunesse, avec toute la charge d’abstraction et d’anonymat de l’expression, mais réhabilitent « cette putain de première personne » comme disait Samuel Beckett. Le jeune homme de Fées tout comme la jeune femme de
Res-Persona ne prennent appui que sur eux-mêmes. La génération précédente, celle de leurs pères et mères donc, est absente. Jamais nommée ou à peine dans quelque expression toute faite, à croire qu’ils se vivent, ces enfants de quelqu’un, sans père, sans référent, sans histoire ; quand ils parlent de leur mythe fondateur ils citent le loft et l’Oréal, quand ils invoquent un dieu ils citent un top-model ou une star du foot et quand ils font allusion à un homme politique on croirait qu’ils parlent d’un animal préhistorique. Ils se vivent sans paternité et font pourtant le terrifiant inventaire de l’héritage barbare qu’ils doivent assumer : l’idéologie marchande a remplacé la religion de la subversion, les flux affairistes et financiers ont remplacé les épopées résistantes ou communistes, la pénurie de désir succède à la jouissance sans entrave. Position inconfortable du spectateur de cette génération tue, car enfin, ce monde livré au capitalisme mondial qui rend fou, dépressif, schizophrène, malade, qui chasse les grillons des têtes pour y mettre des vaches folles, c’est bien les pères et les mères absents de la salle de bain qui l’on fait. Le constat est d’autant plus terrible que les personnages ne se veulent pas victimes ni innocents. Ronan Chéneau confirme son talent à composer des textes comme des partitions, où la musique des mots mis sur le plateau est aussi importante que la justesse du mot choisi, hésitant entre le sarcasme politique et le soliloque narcissique, l’un atténuant l’impact de l’autre. Néanmoins, le jeune auteur ne reste pas à la surface de l’air du temps, sous la peinture des âmes, de la trivialité des énumérations des maux et travers de société, sourd un malaise philosophique autour de la grave question du contrat entre l’homme et la vie ; vivre est une vacherie, parce que jamais la vie n’a fait à l’homme l’ombre d’une promesse, jamais l’homme qui naît ne sera assuré de sa réussite.
Fées résonne comme un opus mélancolique, alternant des pauses et des tensions, jouant de tous les effets esthétiques et signifiants des surfaces brillantes, des projections d’eau, des corps mouillés, des imaginaires communs ; les simplifications extrêmes, noir et blanc, violence et tendresse, silence et rumeur, lenteur et accélération fonctionnent avec la limpidité d’un conte initiatique. Comme toujours chez David Bobée, le dispositif scénique bi-frontal incluant les spectateurs dans un univers plastique très galerie d’art, limite angoissant, commence dès l’entrée du théâtre, par un sas de mise en condition, ou de déconditionnement. Un environnement sonore très sophistiqué, des éclairages tout droit venus de l’expressionnisme allemand, l’utilisation très poétique de la vidéo et des projections instantanées servent le propos sans l’alourdir ni le paraphraser et créent, très paradoxalement, la distance ludique nécessaire pour ne pas sombrer dans la noirceur ou pour se moquer d’eux-mêmes; ainsi ces jeunes créateurs dénoncent-ils le voyeurisme crétin du loft dont ils reproduisent le dispositif sur la scène de théâtre. Ils font créativité de tout bazar , ces jeunes artistes qui ont grandi avec la télévision. D’évidence, les technologies modernes font partie intégrante de leur culture, elles sont donc utilisées non comme telles mais bel et bien comme des sources de créativité, pour leur puissance artistique. Les trois comédiens sont beaux, puissants et fragiles à la fois, irréels et charnels, ils jouent, crient, susurrent avec animalité, s’exposent sans retenue, se maîtrisent sans se forcer, traversent le plateau tantôt avec la grâce d’un Odilon Redon tantôt avec la sensualité tapageuse d’un Egon Schiele. Le monologue final du jeune homme, accroché à la baignoire, les pieds dans l’eau, ignoré des deux fées soudainement devenues opaques comme des lucioles mortes, recroquevillées chacune dans un coin, est un grand poème de théâtre.
Aimez-moi ! continue à résonner quand les lumières s’éteignent et répondent en écho à L’Innommable de Beckett, «
Je suis libre, abandonné ».
Angelina Berforini Fées, de Ronan Chéneau, mise en scène de David Bobée, a été créé au Centre Dramatique National de Normandie, à Caen, les 2 et 3 mars 2004.
Res-Persona, de Ronan Chéneau, mise en scène de David Bobée, au Centre Dramatique National de Normandie, à Caen, jusqu’au 6 mars 2004.
Tél : 02 31 46 27 29
Date de publication : 04/03/2004
Mots-clés : jeunes
Inséré le : 03/03/2004 00:00
Thèmes : théâtre,