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Leader populiste et milliardaires psychopates
C'était mieux avant, et Au Monde.
Chapeau : Deux mises en scène annoncent un retour du théâtre politique, aux antipodes du genre didactique auquel il est associé d’ordinaire.
C’était mieux avant, d’Emmanuel Darley mis en scène par Gille Dao à l’Étoile du Nord, et
Au Monde, de Joël Pommerat, au théâtre Paris-Villette.
Date : Deux mises en scène annoncent un retour du théâtre politique, aux antipodes du genre didactique auqu
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : critique (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Mari-Mai CORBEL rédacteur
Gilles DAO Metteur en scène
Emmanuel DARLEY écrivain
Texte : Alors qu’une crise de la démocratie couve depuis le 21 avril 2002, le théâtre, gravement affecté par le « réformisme » (1) gouvernemental, pourrait réagir. Deux mises en scène, l’une de Gille Dao sur un texte d’Emmanuel Darley, et l’autre de Joël Pommerat, proposent des regards acerbes qui analysent les forces politiques actuellement à l’œuvre.
Réforme ou Réaction ? C’était mieux avant, satirise notre lamentable actualité et augure de sombres alliances à droite. Emmanuel Darley, maître d’un style à consonance lacanienne («
sinistres » pour ministres, «
vrais voleurs », «
mumanisme », «
bonfiance»), entend dans le défaut d’articulation des hommes politiques, une perte des racines linguistiques, donc du sens, avec, à la clé, le retour du refoulé. «Nous ne sommes pas des
flashistes !» avoue que les flashs d’aujourd’hui habituent aux fascistes de demain. Entre-temps, il y aurait la phase populiste, celle d’un Raoul Jambon, par exemple. Ce V.R.P. en échec souffre de ne pas exister (2). Pour y remédier, il se lance dans une carrière électorale. Son programme ? «
C’était mieux avant ». Cet « avant » se réduit à sa jeunesse où il pouvait se payer d’illusions. Repéré puis manipulé par le leader médéf-iste Charles-Antoine Champagne, il devient roi. Dès lors, la voie est ouverte pour la réaction. La farce évoque Gombrowicz et Jarry. Les rôles des épouses, tenus par des hommes, accusent un monde réduit au masculin, allergique à l’altérité. D’immondes poupées chevelues s’amoncellent et tapissent de grandes boîtes en bois qui figurent une réalité envahie par un sexuel problématique. Les scènes, sans didascalie, s’enchaînent dans un non-lieu désorienté, le petit chez-soi des Jambon. La scénographie dégage une aire supérieure qui ouvre sur le dehors et met en perspective la misère symbolique de ces pantins inquiétants.
Fission de la signifiance. D’une esthétique radicalement plus sophistiquée et contemporaine,
Au monde (3) de Joël Pommerat traite de la même misère. La fable se situe chez un magnat du fer, un vieillard, autant dire dans l’antre de Niebelungen post-wagnériens. Ces demi-dieux se vantent de contrôler la vie de millions d’individus ou d’œuvrer à l’éradication de la laideur. La scénographie évoque le luxe austère, minimaliste de quelque palais florentin ; le poison de l’ennui suinte le long de murs noirs, perçés de fenêtres-fentes de lumière. Ici, s’accomplit quotidiennement la
fission de la signifiance. La soif d’univocité («
la vérité ! » hurle l’un) diabolise une moitié du monde. Au salon, la télévision passe des émissions débilitantes qu’une des demi-déesses anime. D’après elle, le monde à venir sera meilleur
parce que sans travail, livré au divertissement et à l’amour. Le pastiche de la dernière réplique des
Trois sœurs révèle qu’en ces lieux, les mots perdent leur culture et deviennent fous. L’écho incertain de hurlements se propage. Les pas résonnent sur un plateau sonorisé qui caricature les déplacements tactiques de ces monstres élégants. Leurs voix, doucereuses, selon une direction d’acteurs qui donne une suite à Claude Régy, sinuent dans un silence glauque. Une
escort-girl d’origine indéfinissable est payée, pour absorber leurs pulsions maudites (de sexe, de haine, de peur, de rejet du singulier...). Androgyne gobe-désirs, elle se défoule au cours d’interludes en playback sur des tubes en des langues qu’elle ignore. – Se venge-t-elle ? La pièce éveille la réflexion à chaque réplique ou geste.
L’ascension d’un populiste ou la pathologie psychotique de milliardaires ne sont pas les prétextes d’une farce ou d’une dramatique édifiantes, mais les éléments d’un théâtre
ironique. D’où le classicisme - somptueux chez Joël Pommerat. Ces spectacles par leur sujet intéressent un large public, des « Champagne » aux « Jambon » ; ils ne diabolisent rien mais sont centrés sur l’acteur chargé d’incarner la plurivocité symbolique. Ils sont les indices que le théâtre gêne la liquidation du signifiant, et peut être en butte à un engrenage économico-politique dont les mentors réactionnaires ne sont que des instruments stupides.
Mari-Mai Corbel
(1) Le réformisme fut le courant socialiste opposé aux révolutionnaires. La réforme est un argument socialiste. Prendre ce mot, c’est couper l’herbe théorique sous le pied du socialisme.
(2) Lire Bernard Stiegler dans
Aimer, s’aimer, nous aimer – du 11 sept 2001 au 21 avril 2002 et
La misère symbolique, article paru dans
Le Monde du 10/10/2003.
(3) A lire dans le dernier numéro de
Mouvement (mars-avril 2004), entretien avec Joël Pommerat, sur la spécificité du travail d’écriture de l’auteur-metteur en scène.
C’était mieux avant, d’Emmanuel Darley, mise en scène Gille Dao, jusqu’au 27 mars 2004, à L’Etoile du Nord, Paris 18e. Tél : 01 42 26 47 47 ?
Au Monde, texte et mise en scène de Joël Pommerat, jusqu’au 27 mars 2004, au théâtre Paris-Villette, Paris 19e. Tel : 01 42 02 02 68
Date de publication : 04/03/2004
Inséré le : 03/03/2004 00:00
Thèmes : théâtre,