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Aux âmes citoyens
Texte-pétition « pour la renationalisation de TF1 et pour l'art à l'école »
Chapeau : Le « Comité pour la renationalisation de TF1 » appelle à signer le texte ci-dessous et à constituer dans les villes des comités pour débattre sur l'art à la télévision et à l'école :
« ces travaux, une fois mis en forme, pourraient être portés à la réflexion du législateur au Parlement ».
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : pétition (Mots-clés : )
Genre Ressource : lettre ouverte
Apparence :
Bernard RÉMY rédacteur
Texte : Avant de voter, de choisir un programme, d'élire des députés, se tient, souvent inaperçue, la politique. La politique, bien souvent, on en parle comme s'il y avait une entente immédiate.
Or c'est plus obscur que cela, du moins dans un premier temps, même entre amis. Arrive l'heure où on ne sait pas ce qu'est la politique, où elle renaît comme problème. La politique, c'est le rapport direct à l'avenir, c'est le premier affect de l'avenir, de ce qui vient sans cesse. Ce qui vient sans cesse, instant après instant, est-il connu, est-ce l'inconnu ? C'est la première question politique. Quand on accepte de penser que la politique c'est la question de l'avenir inépuisable, alors l'inconnu peut se retourner vers nous et questionner nos modes de vie. L'inconnu est la seule source d'affirmation en nous. Vivre la politique, bien avant le vote, c'est accepter à plusieurs, à quelques uns – hors de la coupure entre minorité et majorité – de tenter l'expérience de l'inconnu. Ce qui arrive tous les jours à tout le monde, c'est la naissance répétée de l'instant. L'instant vient en partie de l'inconnu, de l'avenir. Et il l'est sans cesse, mais bien souvent sans nous, à vide. Cet instant nouveau, nous le gâchons avec ce que nous connaissons. Nous dédoublons notre présent. Dans ce présent en trop nous empêchons tous les jours l'avenir de naître, de commencer, de recommencer. La connaissance, un peu trop prolongée, occupe le passé, le présent et l'avenir. Si nous retenons la connaissance, si elle reste dans le passé et dans une partie seulement du présent, nous laissons la place à l'inconnu. Tout se retourne : l'inconnu a l'espace pour mettre en cause le connu. La politique, c'est une modification de la pensée. La politique, c'est choisir une position d'existence pour questionner l'inconnu de l'instant et se laisser interroger par lui. Les trois dimensions du temps, le passé, le présent et l'avenir, sont inégales. La plus importante est l'avenir. Se répète en nous, au même moment, l'avenir, un peu de présent et du passé : le connu interfère sans cesse avec l'inconnu. C'est le cœur de notre humanité. C'est une merveille dont chacun dispose comme la première et la dernière des liberté : du mendiant au président de la République. La France, c'est 60 millions de visages. Qu'est-ce qui prend corps, vie, réalité, dans l'avenir proche ? Ce sont souvent nos connaissances, nos habitudes, nos routines, nos peurs. Elles recouvrent l'avenir qui revient tout aussitôt. Patience de l'avenir. C'est notre premier rendez-vous. On ne connaît jamais l'avenir. C'est un noyau de lumière grise qui se tient et irradie et donne déjà une allure à nos gestes, à notre démarche.
Les arts ne sont pas des rêves. Ce sont des pratiques, des savoir-faire. Tous les arts sont liés à la vie. Pour la danse moderne, le choix de la nouveauté s'exprima par l'attente et le développement discret d'un geste inconnu. La naissance d'un mouvement se tient au plus près de la répétition des instants de la vie quotidienne.
« Je restais des heures à attendre, immobile, la naissance d'un geste » dit Isadora Duncan. Quand on danse, on danse dans le temps, mais aussi dans la vie et dans l'art. La danse ne peut pas séparer la vie de l'art : c'est sa nécessité, son ironie et son humour. En danse, immédiatement, il est question de corps, de poids, de légèreté, de souffle et de lumières intérieures. La danse crée donc avec les moyens de la vie. Elle est tout de suite dans la vie. Spinoza nous dit :
« le but de la société, ce sont les rencontres. » Un corps, un être, selon Spinoza se définit par son rythme. Le premier critère de production en art et au travail est que cela nous fasse d'abord du bien. L'amour, la tendresse (Chaplin), l'amitié, le courage sont au commencement des forces de production. L'amour est une rigueur, une pensée et une action, une association de rythmes.
Et la vie c'est aussi la pensée, la mémoire. Il n'y a pas de vie, de perception, d'action sans pensée. Tout ce qui est spirituel ne vient pas après. La pensée est aussi ancrée en nous que le souffle. Nous pensons comme nous respirons, comme nous voyons, comme nous marchons.
Le geste naissant ne s'épuise pas dans son origine, ne se perd pas dans son renforcement, dans sa croissance. Ceci implique que la société soit ouverte. Elle est ouverte à la circulation des hommes et des marchandises. L'est-elle aux trajectoires innombrables du temps ? Le temps qui arrive à un corps et plisse en lui un geste naissant ne peut se mesurer, s'échanger. Nous sommes ici dans une autre société, qui ne cesse de venir, d'apparaître, de disparaître. Choisir un travail est encore une liberté à conquérir. Selon Giorgio Agamben, le mode de gouvernement des hommes est en train de changer. Quelle politique est née d'Auschwitz ? est la question qu'il dirige vers nos sociétés. À Auschwitz on a créé la figure de l'homme nu, de l'homme réduit à de purs besoins physiologiques non satisfaits. S'il n'y a plus d'élan dans nos sociétés, de pensée politique, nous sommes ramenés, de nos jours, à l'état de nature, à de simples états de corps. L'absence de pensée politique instaure un point de vue entre les gouvernants et les gouvernés : le citoyen est vu comme un être uniquement corporel. Un corps sans pensée. Il n'y plus que des problèmes de santé, de retraite. L'existence, mais pas toute, devient, redevient un problème administratif. Pour que l'existence soit traitée par l'administration, il faut qu'elle ait été modifiée, réduite d'abord par elle à son aspect matériel. L‘espèce humaine est réduite de moitié : on garde le corps et on écarte la pensée, la spiritualité, la mémoire. On ne danse pas uniquement avec son corps. Quel est le régime politique qui ne gouverne que des corps ? Qui a dissout la pensée dans certains lieux parce qu'elle s'est déjà retirée de l'action de certains dirigeants politiques ? L'absence de pensée comme valeur et gain de temps. Où s'incarne l'absence de pensée comme valeur, comme innovation ? Selon Nietzsche, la bêtise n'est pas un comportement mais un système, une organisation. On peut aussi enseigner la bêtise.
TF1 est l'Education nationale de la bêtise. C'est pour cela que son sigle est tricolore. TF1 n'a qu'un seul discours :
« on peut très bien vivre, agir sans pensée et sans art ». On pourrait agir en faisant l'économie du moment de la pensée. Toutes les mémoires des pratiques ancestrales et nouvelles, du pêcheur à l'informaticien, savent que pour agir il faut penser un temps. Un mime, Etienne Decroux et un philosophe, à propos du moment de la pensée rapportée à une action, se rejoignent et parlent de l'hésitation comme rythme, la vie de la pensée vibrante entre deux actions.
Bergson dit :
« nous percevons pour agir sur la chose perçue. » La pensée accueille la perception, attend un peu, hésite entre plusieurs actions possibles, entre plusieurs systèmes moteurs. Qu'est le type d'action que répète jour après jour TF1 ? L'action « directe », celle qui prétend « sauter » l'étape de la pensée. L'action sans pensée est toujours la même puisque ce qui permettait de choisir entre plusieurs formes d'action, la pensée, a disparu. En fait, avec l'action directe, il n'y a plus d'action possible. La non considération de la pensée entraîne la disparition de l'action et l'apparition de la barbarie en images et en corps. Action directe, action violente.
On ne sait plus qui des dirigeants politiques ou de TF1 exprime l'absence de pensée de l'autre.
« Ici, dans cette cité HLM, tout est calme, tout est propre, ordonné. La plupart des adultes sont au chômage depuis des années. Et à 40 ans, 50 ans, 60 ans, ils vivent prostrés devant la télévision » nous a déclaré, il y a quelque temps, le directeur du théâtre du Mans. La misère spirituelle s'accompagne de la misère physiologique. Il y a eut en France 10000 morts en août 2003. Qui peut vraiment dire que ces citoyens aient été frappés uniquement d'hypothermie ? La misère spirituelle conduit à un long éboulement du corps sur plusieurs années. Il sont morts, en pleine détresse, d'absence de corps. Jacques Callot a gravé sur du métal et dans nos mémoires l'effet d'un événement durable, la Guerre de trente ans, sur les corps. La faim, la misère décharnèrent, écrasèrent les corps. Dans les couloirs des urgences, les mourants n'avaient littéralement plus de corps. Aux images brutes de TF1 correspondent des corps qui s'affaissent lentement.
« Science sans conscience n'est que ruine de l'âme » dit François Rabelais..
Les signataires de ce texte proposent de renationaliser TF1. C'est une mesure de santé publique.
Comme la danse est immédiatement vie et art, nous sommes sans cesse corps et pensée. Perception, pensée, corps et action. Ce que l'on voit donne un axe à nos corps, un style à la vie. Il est absolument vital pour nos corps de voir un genre qui manque actuellement à la télévision : l'art classique et l'art moderne. Faire entrer l'art à l'école – comme pensée et comme pratique – ne peut s'accompagner que du retour de l'art à la télévision : de François Rabelais, Dante, Buster Keaton à Samuel Beckett ; de Mozart à Louis Armstrong, d'Edith Piaf à Carmen Amaya, du Bernin, Rodin à Isadora Duncan, de la danse baroque à Merce Cunningham, du cirque russe aux Nicholas Brothers, de Jacques Callot aux mimes Decroux, Marceau, Jean-Louis Barrault, Chaplin, de Méliès à Philippe Decouflé, de Mondrian à Jacques Tati, de Malraux, la sculpture indienne à la danse indienne, de la danse et musique balinaises à Antonin Artaud, de la mime allemande Valeska Gert à Federico Fellini, de La Fontaine à Bob Wilson, et à la palette électronique des nouvelles images..., et aux jeunes femmes et hommes qui sont en train de créer dans une ville.
Pour que recommence, autrement, ce qui a déjà eu lieu dans les années 60 à l'ORTF, avec le soutien de Malraux : l'apparition, à côté des genres de la télévision (variétés, jeux, information...) de créations proprement télévisuelles. Des jeunes réalisateurs peuvent à nouveau se poser la question : qu'est-il possible de produire, maintenant, avec les moyens spécifiques de la télévision ? Voici un instant qui vient.
Une image qui fait du mal peut détruire lentement des vies, des réalités, des corps. Une image qui fait du bien ne peut tout résoudre. Il faut d'autres actes pour opérer le passage de cette image dans la réalité. Raoul Sangla, réalisateur à l'ORTF dans les années 60-70, qui mit en scène, entre autres, Discorama, vient de déclarer :
« L'image de télévision, fut-elle la plus inventive, ne peut tout absorber. Il faut savoir achever une image. » Non pas pour que les lumières, le rêve, laissent la place aux durées de nos existences, mais pour rendre possible le passage de celle-ci à la vie quotidienne. Fondu au réel.
La politique, c'est, à la fois, ce qui n'a pas eu lieu et le retour de ce qui a eu lieu comme première fois.
Le Comité pour la renationalisation de TF1 et pour l'art à l'école : "Aux âmes citoyens"
Les signatures, écrits, pensées, propositions peuvent être adressés à la revue Mouvement : c/o Jean-Marc Adolphe, Mouvement, 6 rue Desargues, 75011 Paris.
j-m.adolphe@mouvement.net
Date de publication : 11/02/2004
Mots-clés : TF1, art, télévision
Inséré le : 11/03/2004 00:00
Thèmes : politique générale, politiques culturelles,