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L'intelligence de la situation
Chapeau : Après la France d'en haut opposée à la France d'en bas, voilà que l'on sépare à nouveau les Français en deux catégories : les intellectuels, d'un côté, et ceux qui ont « l'intelligence des mains », de l'autre. Dans les deux cas, intelligence il y a. A quand celle du gouvernement ?
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : analyse (Mots-clés : )
Genre Ressource : texte d'analyse
Apparence :
Jean-Marc ADOLPHE rédacteur
Jean-Jacques AILLAGON ministre de la culture
François Fillon ministre
Texte : « L'économie américaine a créé seulement 21 000 nouveaux emplois en février. Ce chiffre est nettement inférieur aux prévisions des analystes, qui tablaient sur un minimum de 125 000 créations de postes. » Dans
Le Monde, ce samedi 6 mars, l'article fait douze lignes. A quoi bon affoler le quidam, que l'on serine d'illusions sur le
« retour de la croissance », et le reflux du chômage qui irait avec ? (
« La reprise est au rendez-vous, le chômage va reculer en 2004 »: François Fillon fin janvier. En 2003 : 137 900 chômeurs supplémentaires... Que n'a t-on entendu, au karaoké de la « reprise », des experts patentés, des économistes distingués et des analystes cravatés venir conter bluette avec des prévisions que le temps n'a cessé de démentir ! On devrait relire les promesses claironnées lorsque le Medef et la CFDT ont signé de concert le Pare (Plan d'aide au retour à l'emploi). Deux ans plus tard, devant la rapide dégradation des comptes de l'Unedic (excédentaire en 2000 et 2001), les prévisions initiales ont cédé la place à une embrouille sans précédent, qui va exclure cette année 850 000 chômeurs : en janvier, 230 000 d'entre eux ont d'ores et déjà été radiés du régime d'assurance chômage. Les signataires de ce mirobolant plan d'aide ont-ils perdu de leur superbe ? Pas le moins du monde... François Chérèque (secrétaire général de la CFDT) lance dans
Le Monde (25-26 janvier 2004) un nouveau slogan mobilisateur :
« Emploi : inventer ! ». Il faut se méfier de ces « inventeurs » dont l'intelligence forcément au-dessus de la moyenne est capable de concevoir des plans sur la comète sans s'apercevoir que leur longue-vue est quelque peu brouillée.
D'intelligence, justement, il en est beaucoup question ces temps-ci. Depuis qu'a été lancé un vibrant appel pour faire front à la
« guerre contre l'intelligence », c'est branle-bas de combat en terres raffarines, courroux chiraquien et vertueuse indignation du ministre de la Culture. On n'entrera pas dans la rhétorique de ce gouvernement d'experts en communication qui tente d'opposer schématiquement les
« intellectuels » (forcément gauchistes et coupés des réalités) à la France d'en-bas, celle qui aurait, aux dires du premier ministre,
« l'intelligence des mains » ! C'est certain, personne ne saurait prétendre accaparer le monopole de l'intelligence, qui n'est rien d'autre que la
« faculté de connaître, de comprendre », « l'aptitude (d'un être vivant) à s'adapter à des situations nouvelles, à découvrir des solutions aux difficultés qu'il rencontre » (
Le Petit Robert). Or, c'est précisément cette faculté et cette aptitude qui semblent avoir été d'emblée déniées aux intermittents, lorsque Jean-Jacques Aillagon, au lendemain de la signature du protocole venant réformer leur régime d'indemnisation chômage, les
« invitait » à lire le texte contesté. Bien entendu, ce protocole signé par les
« partenaires sociaux » (à l'exception de la CGT et de FO) ne pouvait être jugé mauvais que par ceux qui l'auraient
mal lu !Hélas pour le ministre de la Culture, non seulement les intermittents, partout regroupés en « coordinations », ont trouvé cet accord exécrable, mais il l'ont si bien lu qu'ils y ont décelé plusieurs vices de forme, obligeant les mêmes partenaires sociaux à reprendre courant novembre leur copie. Et surtout : non contents d'être en position de contestation, ils ont fait émerger de très sérieuses contre-propositions. Tiens ! Depuis quand les gens concernés par des mesures qu'on voudrait leur imposer
« pour les sauver » auraient-ils voix au chapitre et seraient capables d'intelligence ? L'idée devait sembler tellement saugrenue au gouvernement Raffarin qu'il aura fallu la constitution d'un « comité de suivi » à l'Assemblée nationale, une cérémonie des Césars quelque peu chahutée et l'approche des élections régionales, pour qu'enfin, après des mois d'entêtement sourd, le ministre de la Culture ose entrouvrir la porte aux propositions des intermittents !
Il lui eut fallu, pour saisir
l'intelligence de la situation, sortir de la logique comptable, ne pas rester hypnotisé par l'épouvantail d'un
déficit complaisamment exhibé et cesser de penser que les intermittents étaient
en trop. Ce qui est, bien sûr, question de volonté politique. En concluant chaque communiqué ou déclaration par l'invariable
« Ce que nous défendons, nous le défendons pour tous », la Coordination des intermittents et précaires d'Ile-de-France a fait preuve, pour sa part, d'un sens politique aigu. Car il ne s'agit pas, dans cette affaire, de défendre le privilège de quelques-uns, mais la possibilité d'un bien commun. Et pas seulement la culture comme patrimoine (passé ou présent) des « œuvres de l'esprit », mais une capacité simultanément économique et démocratique à ce que de l'imaginaire puisse se déployer en actes. Le doublement du nombre d'intermittents en dix ans ne résulte pas majoritairement
« d'abus » (l'usage même de ce mot fait symptôme ; il dédouane d'une certaine manière ce qui relève d'
infractions au Code du travail), mais d'une démocratisation de l'accès aux pratiques artistiques et culturelles. Et ce ne sont pas des contorsions comptables qui pourront
écrémer cette démocratisation ni stopper son devenir. Ce n'est pas le moindre mérite du mouvement des intermittents, qui a pris de court l'image convenue de « l'artiste » telle qu'elle persiste dans l'inconscient collectif (et qu'elle est entretenue par la plupart des médias), que d'avoir fait émerger une partie jusque là occultée des
fabriques du sensible, et du partage social auquel elles oeuvrent.
Jean-Marc Adolphe, Rédacteur en chef de Mouvement,
Auteur de Crise de la représentation (éditions L'Entretemps, septembre 2003)
Texte pour l'Interluttant, journal de la coordination des intermittents et précaites d'Ile-de-France, mars 2004.
Date de publication : 01/03/2004
Mots-clés : intellectuel, intermittence, culture, précarité
Inséré le : 22/03/2004 00:00
Thèmes : politique générale, politiques culturelles,