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Drame de la fêlure
Othello, de Shakespeare, mis en scène par Declan Donnellan.
Chapeau : Declan Donnellan traite l'
Othello de Shakespeare comme une épure. Ce qui ne pourrait être perçu que comme drame de la jalousie devient ici une subtile machine théâtrale. Créée au Théâtre de l'Idéal, à Tourcoing, la pièce est présentée à l'Odéon.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : critique (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Mari-Mai CORBEL rédacteur
Declan DONNELLAN Metteur en scène
Texte : « Je ne suis pas ce que je suis » prévient Iago,
« mais ce que je fais », pourrait ajouter le metteur en scène Declan Donnellan.
« Nos corps sont des jardins, dont nos volontés sont les jardiniers. » conclut-il. Mais la volonté peut aussi aveugler, lorsqu'elle devient obsessionnelle et exclusive. Telle est l'idée fixe de Iago : briser la
success story du général en chef Othello (Nonso Anozie, en Colin Powell humanisé), qui a préféré promouvoir Cassio après avoir offert à Venise la victoire sur Chypre. Othello a aussi conquis l'idéale fille d'un sénateur, Desdemona. Elle sera bientôt, prédit Iago,
« couverte par un cheval de Barbarie ». Dans
Othello, fait unique chez Shakespeare, les humains sont coupés du cosmos, abandonnés des dieux. Le monde n'est plus ici qu'un théâtre vide, insinue Decan Donnellan, exception faite de cinq malles en bois comme autant de cercueils prémonitoires (pour Desdemona et Othello, Emilia, Roderigo, un soldat, autrement dit le couple allogène et les seconds couteaux). Pas de musique, seulement les voix des acteurs, au début presque comme dans un sitcom, celles de mondains programmés pour la réussite. Les figurants et les personnages sont hommes d'affaires ou gradés néo-coloniaux ; leurs pas sur le plateau, leurs stations, leur présence persistante, brouillent les cartes. Selon Declan Donnellan (dans
L'acteur et la cible ), Othello cherche à s'intégrer à Venise, mais sécrète en lui-même un « anti-Othello » dont le refoulement l'épuise. Desdemona et Iago lui sont une seule et même entité DIAbolique, ils forment le « dia » grec diviseur, l'une sépare Othello de son origine, l'autre veut l'exclure de Venise. C'est la faille, dans laquelle Iago assume la fonction diabolique. À un stratagème (un mouchoir subtilisé, un guet-apens pour Cassio...), Iago ajoute de remuer les fantasmes du Maure. Cassio et Desdemona s'accouplent sous ses yeux avec la douceur que lui n'a sans doute pas, justement parce qu'il plaît dans le rôle du barbare excitant. Pourquoi pas aussi pour sa fortune acquise à Chypre ? –
« Putain » lui crie-t-il.
« Une Vénitienne excessivement raffinée » nuance Iago.
La vraie prostituée, Bianca (la « blanche » en cuir SM), aime le sage Cassius (Ryan Kiggell, à l'allure de fils de famille) qui la paie, pour, d'après Declan Donnellan, se faire cravacher. À son instar, Desdemona recèle un « démon », en évidence dans le prénom ; Caroline Martin en femme-enfant étouffée de la haute-société, violemment reniée par son père, contient cette fêlure invisible, par où s'engouffre une mélancolie suicidaire. Elle aime chez Othello ce que la société rejette en lui (comme en elle) : sa différence. Elle le sert et s'en sert – d'où leur dissension - pour fuir le monde (Venise ou la vie). Mais Othello l'accuse de retrouver sur Cassio le mouchoir envoûté qui lui vient de sa mère et qu'il lui a offert à leur mariage ; sa perte serait maléfique à l'amour. Ce qui perd Othello, grand général, est d'accorder plus d'importance à des riens de bonne femme, qu'au regard de son aimée. Au dernier acte, les malles sont jointes en un lit et couvertes du tissu vénitien brodé de rouge et d'or, la lumière baisse ; pour la première fois, un climat plus théâtral se met en place, un décor s'esquisse. Au bord d'une nuit d'amour ourdie pour se réconcilier, la jeune femme assise à sa coiffeuse, chante la chanson d'amour malheureux d'une vieille servante de sa mère, Barbarie - le cheval prédit par Iago, galope.
Nous sommes manipulés, suggère Declan Donnellan. Quand Iago poignarde dans le dos Émilia, son épouse délaissée (Jaye Griffiths, en suivante sophistiquée), nous sommes aussi atteints. Tout d'elle a insinué sa complicité, mais alors que sa naïveté se révèle, elle est frappée. Et Declan Donnellan nous manipule subtilement en diabolisant implicitement le nihilisme d'Iago, tout en soulignant que le Prince le condamne à un supplice aussi atroce que vain. D'où notre malaise. Le suicide d'Othello apporte une lueur, au sens où il meurt pardonné par la société vénitienne et se pardonnant le meurtre de Desdemona, il adresse un « oui » niestzschéen à ce qui fut, en forme de baiser à la morte.
Othello, de Shakespeare, mis en scène Declan Donnellan, en anglais surtitré dans la traduction de Jean-Michel Déprats, à l'Odéon aux Ateliers Berthier du 31 mars au 10 avril 2004. Tél : 0144 85 40 40. www.theatre-odeon.fr
Rencontres avec Declan Donnellan autour d'Othello et du jeu de l'acteur, le 2 avril à 18 heures, au Conservatoire supérieur d'art dramatique, Paris, Tél. 0144854088 et le 9 avril, au bar de l'Odéon - Ateliers Berthier (8 bd Berthier, 75 017) à partir de 18 heures.
A lire : L'acteur et la cible, Declan Donnellan, éditions de l'Entretemps 2004.
Inséré le : 30/03/2004 00:00
Thèmes : théâtre,