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Décalogue à la mode napolitaine
Christoph Marthaler à la MC 93, Bobigny.
Chapeau : Le Suisse Allemand Christoph Marthaler adapte avec
Die Zehn Gebote,
Les dix commandements de Raffaele Viviani, qui dépeint la vie du Naples populaire. Troisième manifestation iconoclaste du festival Standard idéal, à la MC 93 de Bobigny.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : critique (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Rubrique : Espace critique
Cécile Faggiano rédacteur
Christoph Marthaler Metteur en scène
Raffaele VIVIANI Metteur en scène
Dario FO dramaturge
Texte : Ancien musicien et élève de Jacques Lecoq, Christoph Marthaler a travaillé régulièrement aux Schauspielhaus de Bâle et de Hambourg. Il a dirigé à partir de l'an 2000 le Schauspielhaus de Zurich avant d'être remercié en 2004 malgré une renommée européenne.
Invité de la Volksbühne (dont il a été pour de maints projets le dramaturge), Christoph Marthaler adapte ici le petit monde décrit par Raffaele Viviani dans la dernière pièce qu'il ait écrite, peu avant sa mort en 1950 : ce sont les quartiers populaires de Naples, avec leurs
« macchiette », personnages qui se démarquent par leur excentricité, font littéralement tache (
macchia) même dans la bigarrure des rues martelées par la tarentelle ou ponctuées des
« fuocchi », feux d'artifice artisanaux tirés pour la Madona di Piedigrota ou le miracle de San Gennaro.
C'est par touches, sur le mode des spectacles de
« varietà » napolitains, que les scènes se succéderont au gré des infortunes de ces humbles toujours animés de la commedia qui brûle l'ordinaire au feu de l'excès.
Car dans le sud de l'Italie peut-être plus que partout ailleurs, le sublime et le trivial entrent en émulation réciproque et se magnifient frottés l'un à l'autre, dans une économie du sacré d'autant plus vivace qu'elle se laisse sans cesse piquer de profane. Ainsi de la longue litanie de Martin Wuttke - entre Buster Keaton camorrista et Toto dégingandé -, où les insultes conjurant les absences d'un Dieu
« bande mou » et de son fils à
« couilles plates » aussi bien que la
« jettatura » (mauvais œil), maintiennent malgré tout l'invocation, excitent une foi qui ne penserait pas même à s'évanouir devant les injustices, la faim et la misère quotidienne.
« Dieu peut être content de ne pas exister » assène encore un comédien dans une scène d'église qui vire au joyeux pugilat.
La coexistence du culte chrétien et de rites franchement païens s'arrange d'ailleurs fort bien des deux premières règles du décalogue (
« Tu n'adoreras pas d'autres dieux que moi » et
« Tu ne fabriqueras aucune idole ») : il n'est que de croiser les multiples autels qui jonchent les rues du quartier
« espagnol », abritant des images sanctifiées de Maradona ou des photos des aïeux disparus.
Et dans la pièce, pour tout calice, on boit l'eau bénite à la paille jusqu'à la lie.
« Comment faire cependant, dans un pays où le climat, les aliments et la corruption générale invitent si perpétuellement à la débauche ? Il est physiquement impossible de s'imaginer à quel point elle est poussée à Naples. » notait Sade dans son
Voyage en Italie. Disons pour simple réponse - que la pensée du délicat Marquis contient et éprouve avec superbe -, que ce qui vient à manquer ou est proscrit n'en est que plus violemment désiré, avec une sensualité toutes griffes dehors. Certaines prières sont plus ardentes en déshabillé de soie si l'on en juge par la tenue extatique de la bella Sophie Rois dans la nef, et il n'est pas péché de troquer sa robe contre une pizza... L'architecture napolitaine concourt elle-même à exalter ces écarts absolus : qui, perdu dans les ruelles du Montedidio n'a pas été saisi par la beauté âprement lézardée des anciens palaces ? Luxe défait qui pare ses vestiges d'une incongruité et d'une vitalité inestimables, où la poésie fait trace avec désinvolture. Dans la scénographie d'Anna Viebrock, fidèle complice de Marthaler, les acteurs évoluent au cœur de ces contradictions, soumis aux grondements du Vésuve qui mène et suspend la danse, entre une église ornée en son entrée d'une immense flèche lumineuse indiquant le bas, une place publique et une scène de music-hall défraîchie. Décor des arrangements quotidiens de ce petit peuple spolié, qui survit de menus larcins, d'embuscades farcesques pour quelques spaghettis, de
« canzonnette » ou d'opéras de Verdi, de prières amoureuses, de vœux de clémence envers les prostituées entre deux réajustements de fausses lunettes Gucci.
Les dix commandements achoppent ici à une réalité si rugueuse que leurs injonctions sont tenues de détourner le regard pendant qu'on leur fait les poches. Question de survie, de pudeur et de dignité. La mise en scène de Marthaler nous tient paradoxalement à distance d'un certain pittoresque : par l'usage étrange de la langue allemande dans cette atmosphère typiquement méditerranéenne qui rend possible l'analogie entre la situation du Mezzogiorno et de l'Allemagne de l'Est. La direction d'acteur, tout en s'inspirant de la Commedia dell'Arte, laisse apparaître sous ces figures (du
« lazzarone », le petit voleur napolitain, à l'
Arlecchino en crooner faraud), des états de corps et un mode d'être au monde. Les stigmates perceptibles d'une condition sociale émergent ainsi dans la faille entre une émotivité innervée et une marionnette non loin de celle souhaitée par Kleist (1): dans la modestie des expressions pourtant parfois grotesques mais toujours empruntes de gêne, comme une excuse permanente du corps de se mouvoir dans un espace qui l'ignore quand il ne le broie pas, et obligé sans répit à l'esquive par une réalité hypocrite. Machiavel disait au Prince :
« Donnez à un peuple la conviction qu'il est coupable, peu importe de quoi, et vous le gouvernerez plus facilement. »Pour reprendre les termes d'Hubert Gignoux parlant du théâtre de Dario Fo (2) –dont les évangiles apocryphes de
Mistero Buffo trouvent plus d'un écho dans la pièce de Viviani, avec qui il partage aussi la cause du peuple et une forme de vaudeville militant-, c'est
« une volée de colère et de rire » que nous flanquent ces dix commandements mis en pièces par les soins de la nécessité ; patron, quand bien même aux mesures de l'Eternel et découpé de la main de Moïse, modèle d'iniquité de tous les patrons d'ici-bas ; une Table de la Loi sur laquelle fument des offrandes dionysiaques, hallucinées par les faims inapaisées et la dérision (parfois) salvatrice.
(1) Heinrich von Kleist, Sur le théâtre de marionnettes, Mille et une nuit, Paris, 1993.
(2) Dario Fo,
Tome 1, Dramaturgie Editions, Paris, 1997 (A lire dans la même collection, de Raffaele Viviani :
Quai d'embarquement, la musique des aveugles).
Die Zehn Gebote (Les Dix commandements) d'après Raffaele Viviani, mise en scène de Christoph Marthaler, Volksbühne am Rosa-Luxembourg-Platz, Berlin. Spectacle en allemand surtitré.
Inséré le : 30/03/2004 00:00
Thèmes : théâtre,