Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!
Un étrange « para-film »
« El automovil Gris », à la Maison des cultures du monde.
Chapeau : Venu du Mexique, le Teatro de Ciertos Habitantes rejoue un film culte des débuts du cinéma. Cette compagnie développe le sens des métissages tous azimuts.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : critique (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Bruno TACKELS rédacteur
TEATRO DE CIERTOS HABITANTES compagnie de théâtre
Texte : Si la compagnie Teatro de Ciertos habitantes est si fortement plébiscitée au Mexique, c'est sans doute parce qu'elle a su développer le sens des métissages tous azimuts. Métissage des arts (cinéma, musique, théâtre), métissage des langues (mexicain, allemand, français, japonais), des époques (des années 20 jusqu'à aujourd'hui), sans que la question sensible de la corruption n'ait visiblement beaucoup changé, métissage des formes et des esthétiques ou le benshi, figure traditionnelle du théâtre nô japonais (une sorte de Coriphée/commentateur), s'est trouvé mis au service des films muets, dans le Japon du début du siècle, pour un public souvent analphabète et totalement ignorant des codes cinématographiques naissants. A son tour, la Compagnie Teatro de Ciertos Habitantes reprend ce dispositif pour lui faire jouer un tour supplémentaire : pendant qu'est projeté
El Automobil Gris, film culte du cinéma mexicain datant de 1919 (qui raconte l'ascension, la traque et la mise à mort d'une bande de gangsters à la solde du pouvoir politique, et commentant tous ses forfaits à bord d'une automobile grise), trois acteurs jouent une partition textuelle et rythmique qui court tout au long des séquences, mêlant le mexicain, le japonais et le français (pour la version parisienne - mais d'autres langues sont associées au spectacle en fonction des pays de la tournée).
Parfois commentaire, parfois décalé, toujours autonome, cette partition de voix crée un étrange « para-film » - filet de sens qui n'a rien d'une bande-son, mais qui apparaît plutôt comme un regard ludique et distancié porté tout au long de cette histoire - en apparence banale et à la chute platement morale : les gangsters sont condamnés à mort et fusillés. Mais ce fil narratif très convenu est étrangement dérangé par le plan ultime du film, le plan de la mise à mort : un plan d'archive de l'exécution réelle de la bande de l'automobile grise, filmée par ... le réalisateur du film lui-même, Enrique Rosas.
Quant au rôle de l'inspecteur sarkozien qui prétend nettoyer le Mexique, elle est jouée par Juan Manuel Cabrera, l'inspecteur qui a réellement arrêté le gang de l'automobile grise... Sans parler de la production du film, fournie par le général Pablo Gonzales pour redorer son blason et préparer sa candidature à la présidence de la République. Jusqu'au moment où l'on a appris qu'il était lui-même complice de la bande de l'automobile, recevant d'elle une partie du butin..., qui allait permettre de financer le film disant tout le mal qu'il faut penser de tels agissements.
Diabolique retournement. L'anecdote affole de façon vertigineuse l'écart et la distance entre le réel et la fiction – un écart et une distance que l'on retrouve dans l'étrange rapport qui s'établit entre le film projeté et le jeu des acteurs en face de l'écran. Leur jeu n'est en effet jamais présent pour illustrer le film – jouant sur la multiplicité des langues mêlées, les acteurs mettent en place une sorte d'univers parallèle, à la fois proche et loin des images du film, lui-même assez confus, et amputé de nombreuses scènes qui n'ont pas pu être conservées. Par-delà la fable décrite, le film est précieux pour les plans qu'il montre de la ville de Mexico d'après l'agitation révolutionnaire zapateado. A la force de ses “plans-vérités”, le spectacle répond par un art du conteur (aujourd'hui presque totalement perdu) qui peut encore préserver un sens précieux, et partout menacé.
El Automobil Gris, une interprétation du film classique muet mexicain d'Enrique Rosas dans le style du Benshi japonais, par le Teatro de Ciertas Habitantes, du 30 mars au 1er avril 2004, à la Maison des cultures du monde. Tél. 01 45 44 72 30
Inséré le : 30/03/2004 00:00
Thèmes : théâtre,