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Le monde est ainsi défait
«Alibi»
Alibi» de Meg Stuart n'est pas seulement une pièce de danse mais quelque chose comme une implosion radicale de blocs de lucidité chauffés à blanc, surgis d'une noirceur étourdissante. «Alibi» fera date.
Alibi. On était en droit d'attendre cela de Meg Stuart, chorégraphe américaine exilée en Europe depuis le début des années 90. Cela qui vient: non une pièce de danse, ou pas seulement; mais quelque chose comme une implosion radicale de blocs de lucidité chauffés à blanc, surgis d'une noirceur étourdissante. Alibi fera date. Première chorégraphie de l'après 11 septembre 2001?
A quoi pense-t-on? A l'écroulement du mur de Palermo, Palermo (Pina Bausch, 1989), métaphore anticipatrice de la chute du mur de Berlin. A la pantomime goguenarde de la Mort de l'Empereur (Josef Nadj, 1989), farce concomitante de l'effondrement sur eux-mêmes des régimes d'Europe de l'Est. Au bouleversant solo de Trisha Brown dans Foray, Forêt(1990), délicate résistance aux fanfares conquérantes d'une Amérique va-t'en-guerre. On pense encore, avant cela, à la tragique satire de la Table Verte (Kurt Jooss, 1933), mascarade de l'impuissance diplomatique à enrayer l'avènement de la seconde guerre mondiale. Mais aussi au fracas du Guernica de Picasso (1936), cri déchiré de la guerre civile espagnole.
Alibi s'inscrit rageusement dans cette lignée à haute tension: c'est dire que Meg Stuart signe ici un geste éminemment politique autant qu'esthétique, d'une stupéfiante actualité. On était en droit d'attendre cela d'une artiste aiguë qui a su rompre avec les figures utopiques de la danse américaine des années 60 et 70 pour articuler, à même un corps menacé, ce que l'on a pu qualifier dés ses premières pièces de «danse du désastre». Désenchantement de lignes brisées, espace chorégraphique du repli et de la fragilité, architecture du mouvement fondée sur la dissociation, sont venus traduire dans l'ossature même de la danse la désagrégation du dehors (social, politique, culturel, corporel), à l'enseigne des «biens endommagés» qui ne forment pas innocemment le nom de sa compagnie (Damaged Goods). Porteuse d'une énergie fêlée, très loin de «l'entertainment» de «l'american way of life», Meg Stuart aura imposé avant d'autres artistes la «figure défigurée» d'une Amérique défaite, expression brute des années Reagan et Bush, danse âpre d'une civilisation de la perte.
Avec d'autres artistes de sa génération, Meg Stuart a en outre contribué à distendre les frontières du «spectacle»: participation aux deux éditions du SKITE, «chantier d'utopies»; vastes champs d'improvisation avec le projet Crash landing, répandu dans plusieurs villes européennes; étoilement de la danse in-situ dans les «parcours-installations» de Highway 101; intelligentes incursions du côté des arts visuels avec le vidéaste-performer Gary Hill ou encore avec la plasticienne Ann Hamilton (Appetite). Avec la création d'Alibi, Meg Stuart réinvestit pleinement l'espace de la scène et le lieu du théâtre comme centre de gravité humaine, centre de rassemblement des forces disparates et de toutes les fragmentations contemporaines. Alibi est une pièce de l'éclatement, magistralement inscrite dans un «espace à espaces» conçu avec Anna Viebrock, la scénographe attitrée du metteur en scène Christoph Marthaler. Ce lieu n'a aucune identité précise: une cage de verre décentrée; quelques bureaux posés là par inadvertance, quelques accessoires qui laissent à penser que l'endroit a pu faire office de gymnase, des écrans sur lesquels des projections fragmentaires viendront subrepticement inscrire le hors-champ du monde; et puis le vide, qui semble paradoxalement relier tous ces éclats à la dérive qu'«Alibi» entreprend de faire jouer ensemble. Car il s'agit peut-être d'un match, sans gagnants (tout le monde a déjà perdu), où seul compte l'esprit d'équipe. Meg Stuart en a fini avec la «danse d'auteur»; de «communautés inavouables» en «singularités quelconques», la chorégraphe sait que le plateau tire aujourd'hui sa force d'être habité par des «coalitions temporaires». L'équipe de création ici réunie est en position de commando, mais sans aucun objectif de conquête. Tous sont ici réfugiés, en transit, nomades de la perception qui unissent un temps leurs énergies ravagées, intenses, belles.
Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 2002-01-01
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : analyse
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : actualité, politique, dégradation, destruction, pluridisciplinarité,
Artiste(s) : Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur), Meg STUART (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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