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La mare du théâtre

Chapeau : L’éternelle bataille entre théâtre public et privé.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : focus (Mots-clés : )

Apparence :

Bruno TACKELS rédacteur

Texte : Je viens de lire la chronique Théâtre de Bernard Thomas dans Le Canard enchaîné du 7 avril 2004, que j’aime décidément quand ses plumes trempent dans la lucidité vitriolée vis-à-vis des pouvoirs, quels qu’ils soient. Mais quand il s’agit d’arts, bien souvent, malheureusement, attention danger populisme et haine de soi en vue. C’est ce que l’on pouvait une fois de plus vérifier dans cet article, comme par hasard consacré à l’épineuse question des Molières, qui depuis des années condense, concentre et démultiplie tous les énervements, de part et d’autre, chez les tenants du privé comme chez ceux du public. On se souvient de la «sortie» de Bernard Dort, il y a dix ans de cela, coup de colère, coup de gueule, qui disait à quel point le débat était d’emblée pipé. Très énervant, pour le coup, de lire, dix ans plus tard, un texte d’une parfaite mauvaise foi, qui s’étonne, s’offusque et se gausse tout à la fois de la réaction de bon nombre d’observateurs et acteurs de l’art théâtral, Jean-Michel Ribes en tête (metteur en scène démissionnaire de la cérémonie retransmise en direct à la télévision «publique», et fauteur de trouble, révélant, de façon tout à fait salutaire, la crise qui ne cesse de miner, depuis trop longtemps, les multiples réalités du théâtre en France). On a juste envie de poser cette question simple : «Mais pourquoi tant de haine ?» Comment se fait-il que le XXe siècle, dans un pays qui a su développer une histoire culturelle exemplaire et presque unique (tout particulièrement dans le domaine des arts de la scène), s’est trouvé incapable d’imaginer une réelle co-existence entre deux systèmes de production théâtrale, qui devraient, en bonne logique, se compléter et même se nourrir mutuellement. C’est une réelle énigme : pourquoi le théâtre public français s’est à ce point clivé en deux camps qui semblent vouer à une haine (de pacotilles) réciproque, et dont il convient de démonter les attendus sous-entendus.

Reprenons les faits. Dans son texte du mercredi 7 avril 2004, Bernard Thomas dénonce l’attitude de ceux qui dénoncent la «privatisation» de la cérémonie des Molières, sur la base d’un argumentaire qui en vient finalement à légitimer cette prise de pouvoir (notamment sur les conditions de vote des nominations). L’argument s’énonce en des termes d’épicier, qui n’appellent aucune discussion : – Vous comprenez, celui qui se trouve le plus joué dans le monde après Shakespeare, c’est un autre dramaturge anglais, il s’appelle Alan Ayckbourn, il a 64 ans, et 65 pièces à son actif, il parle de ce que vit quotidiennement «l’Angleterre profonde», des affaires de voisinage sordides, de cocufiages dramatisés, avec scènes d’aveux «tragiques et désopilantes» tricotées par un «habile fabricant». Sans doute, Michel Blanc a su «reprendre le texte avec doigté» (sic) – le piège serait de nier l’existence et l’importance réelle de ce genre théâtral dans l’histoire du spectacle. Mais le piège tout aussi énorme dans lequel tombe Bernard Thomas est de jouer une forme contre une autre : Alan Ayckbourn contre Shakespeare, chiffres à l’appui il est numéro deux des ventes mondiales. Donc total respect pour celui qui talonne Othello — allusion perfide à une mise en scène à succès, donnée ces temps-ci à l’Odéon, scène subventionnée par excellence, et conduite par un metteur en scène anglais (Declan Donnellan) dont on peut dire par ailleurs qu’il n’est pas forcément le plus représentatif de ce qui se passe, depuis plus de cinquante ans, sur les scènes du théâtre public français… C’est même peu que de le dire.

Pourquoi donc faudrait-il qu’Othello et ses jalousies soient plus dignes que les tribulations affectives (celles «du petit fait vrai») de Barbara piquant le mec de sa meilleure copine hébergée dans l’appartement du dessus ? Pourquoi faudrait-il hiérarchiser les genres, comédie et tragédie, dont on sait qu’ils cohabitaient très tranquillement, dès l’origine athénienne du théâtre (trois tragédies pour une comédie)? Ne pourrions-nous pas repartir de la très sage leçon de nos très anciens maîtres ? Et regarder davantage ce qui se passe en face ? En parler vraiment, et sans se laisser aller aux coups de gueules énervés qui ne nous renvoient que nos propres aveuglements partisans. D’autant qu’un véritable métissage des distributions, dans le privé comme dans le public, ne pourrait que déplacer les idées convenues, de part et d’autre, et redonner du souffle à des métiers qui sont, par essence (celle de la répétition indéfinie) promis à l’usure de la routine. Cela ne ferait sans doute pas beaucoup de bruit, mais cela nous apporterait sûrement beaucoup de choses.

Je dois donc le dire : je n’ai pas vu la pièce d’Alan Ayckbourn (publiée aux éditions de l’Avant-Scène Théâtre), c’est promis, j’y vais, et on se reparle.

Date de publication : 15/04/2004


Inséré le : 14/04/2004 00:00
Thèmes : théâtre,