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L'excellence ne fait pas tout
La Belgique à l'affiche.
Chapeau : Réflexions au croisement de la pièce
Bitches Brew – Tacoma Narrows d'Anne Teresa De Keersmaeker et du
Needlapb de la Needcompany de Jan Lauwers.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : critique (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Rubrique : Espace critique
Gérard MAYEN rédacteur
Jan Lauwers chorégraphe
Needcompany compagnie de danse
Anne Teresa de Keersmaeker chorégraphe
Texte : Atmosphère luxueuse et stimulante avec la programmation croisée du Théâtre de la Ville et du Théâtre de la Bastille, permettant de voir la même semaine la dernière grande création d'Anne Teresa De Keersmaeker d'une part, et un laboratoire scénique de Jan Lauwers d'autre part. En fait, rien de commun entre ces deux propositions, si ce n'est de venir l'une et l'autre de Belgique. Et de permettre, pourquoi pas, de filer la réflexion sur quelques états de danse, tout autant que
Bitches Brew-Tacoma Narrows et
Needlapb campent en fait à des années lumières dans le système chorégraphique.
« Complexe et chaotique, lumineux et harmonieux, époustouflant de liberté » indique Claire Diez, pour la feuille de salle accompagnant la nouvelle pièce de la scintillante chorégraphe bruxelloise. Ainsi est saisi le balancement d'une contradiction volontaire entre le
chaotique et l'
harmonieux, pouvant fonder le sentiment, voir l'expérience, de la
liberté.Pour la composition de sa pièce, appuyée sur un album révolutionnaire de Miles Davis – entendons qu'il était révolutionnaire dans le contexte contestataire de l'Amérique de la fin des années 60 – il est dit par la chorégraphe que
« jamais [elle n'a] passé autant de temps en studio à improviser avec les danseurs, sans la moindre idée préconçue d'une architecture finale ». Là réside le gage de liberté annoncé de cet
« audacieux défi chorégraphique » qui replace chaque interprète en position de soliste en variation.
Est-on fondé à apprécier une pièce sur la base du commentaire qu'en produit la feuille de salle ? Tout du moins, lorsque celle-ci est rédigée par Claire Diez, liée à la chorégraphe par une grande et durable proximité intellectuelle, est-on autorisé à estimer que celle-ci énonce fidèlement ce qu'étaient ses intentions. Le résultat est-il en rapport ?
Les danseurs d'Anne Teresa De Keersmaeker sont d'excellents danseurs. Terriblement. On ne peut imaginer meilleurs. Le résultat est là. Quand s'annonce un opus époustouflant de liberté, dégagé du souci préalable de poser une architecture chorégraphique, et amplement nourri d'improvisations, il se trouve que ces danseurs dansent, brillamment, éperdument, mais toujours imperturbablement rien d'autre que du Anne Teresa De Keersmaeker, encore et toujours recommencé.
Quand elle annonce se défaire des rigueurs compositionnelles qui caractérisent son immense talent – et en font, à l'évidence, l'un des deux ou trois maîtres de la chorégraphie contemporaine occidentale actuelle -, l'artiste belge semble révéler ce qu'on savait déjà : l'excellence qui se cultive aujourd'hui au sein de la compagnie Rosas induit un formatage des corps qui suggère la mise sur pied systématique d'un nouveau classicisme contemporain. Il est permis d'y préférer d'autres démarches plus incertaines, fragiles et contestataires. Car reste aussi à questionner ce que ces corps disent, d'éternels jeunes gens pleins d'allants, superbement roulés, pectoraux déployés sous chemises déboutonnés, jupettes virevoltantes au-dessus des culottes, sur ronds de jambe électrisés, pieds et mains tendus pile rectilignes, et bassins envoyés en étourdissantes toupies.
Excellent. Absolument excellent. Quand l'excellence paraît devenir réflexe conditionné d'un style reconduisant imperturbablement le même code d'une présence attendue et convenue, on peut oser la question : n'est-on pas là devant un projet artistique d'essence conservatrice ?
On ne se hasardera pas à tant de spéculations à propos du
Needlapb, ce laboratoire essentiellement théâtral ouvert par la compagnie de Jan Lauwers. Voyons ce qu'en dit la feuille de salle. Jean-Marc Adolphe y décrit un
« théâtre “post-dramatique”, physique et visuel autant que littéraire, [où] le sens de l'action prévaut sur la résolution d'un dénouement [...] A la fin des années 80, cette manière de concevoir la performance théâtrale comme réservoir d'un potentiel de jeu qui engendrerait sa propre finalité, s'apparente largement aux écritures scéniques que développe alors la chorégraphie contemporaine ».Du reste, on danse dans cette esquisse de pièce en procès. Les acteurs dansent, quand ils cessent de dire un texte, quand ils se détachent d'une action directe, quand étrangement leurs regards se retournent tout en intériorité, et quand ils creusent l'espace d'amples gestes simples et profonds, presque maladroits, sobres et généreux. C'est dans la dramaturgie, mais à côté, un peu devant, un peu derrière, indéfini, on ne sait. C'est du corps en réserve, sur chorégraphies de traverse. Gestes de suspension. Autres explorations. Pas d'excellence à cet endroit. La transpiration étincelle en gouttes d'ailleurs qui percent. C'est ténu. Immense.
On arrête là. Rechercher partout une étrangeté supérieure du côté de la danse, et s'émouvoir d'un corps trempé de sueur, pourrait conduire à passer à son tour pour réactionnaire...
Bitches Brew – Tacoma Narrow, d'Anne Teresa de Keersmaeker au Théâtre de la ville du 5 au 9 avril 2004. Needlapb, par la Needcompany de Jan Lauwers, du 6 au 8 avril 2004.
Date de publication : 15/04/2004
Inséré le : 14/04/2004 00:00
Thèmes : danse,