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Le choix du pire


entretien avec Boris Charmatz



Pour sa première chorégraphie en solitaire, Boris Charmatz utilise une structure scénique inhabituelle, nudité et engagement physique sans complaisance. Entretien.
Revue Mouvement, deuxième série, n°4 (octobre-décembre 1996).


Dans les trois pièces créées jusqu'à aujourd'hui, l'investissement physique est très important. Est-ce une intention délibérée, ou est-ce venu naturellement? On a l'impression que vous ne voulez plus maîtriser le mouvement.


Ce qui nous ravissait, Dimitri et moi, c'étaient les spectacles de Dominique Bagouet, de Trisha Brown. . . En même temps, chez Régine Chopinot nous avons découvert le yoga, la kinésiologie, tout un apprentissage du corps qui amène à une plus grande liberté du mouvement, une distance, une saveur toute intellectuelle du travail qui est très différente d'un engagement obtus dans le mouvement. Pour «A bras le corps» nous avons commencé avec cet acquis et pourtant ce qui est sorti des répétitions, ce n'est pas une danse intimiste mais une danse enfermée par un carré de chaises et débordante. On a pu nous dire que c'était violent, ce qui n'était pas forcément prévu.
J'avais l'impression qu'en France la qualité de danse progressait mais que le propos chorégraphique se délitait de plus en plus. En tant que danseurs nous devenions très mécanistes. . . Notre désir chorégraphique appelait un besoin d'engagement psychologique, que le mouvement soit vécu entièrement, peut-être avec ses défauts, ses trop-pleins d'énergie, ses sautes d'humeur, un mouvement moins bien lisible. . .
Pour AATT ENEN TIONON, je ne voulais pas engager des danseurs qui soient habitués à des énergies très fortes et qui s'oublient dans le mouvement mais au contraire des danseurs qui faisaient le même chemin que moi. Ce n'est pas un reniement: tous les matins nous faisons un échauffement selon des méthodes que nous avons acquises ailleurs. Je n'avais pas non plus envie de danseurs exhibitionnistes mais des danseurs ouverts d'esprit, sachant se donner des urgences et pouvant donner aux spectateurs des sensations dignes de «performers». Il est difficile de parler d'un travail constant car nous avons eu beaucoup de vicissitudes, à commencer par la mort d'Eric Colliard qui était le producteur délégué de la pièce. Nous avons aussi été confronté à une autre difficulté: ce que j'avais prévu de faire en hauteur ne marchait pas. Je devais danser à sept mètres du sol et j'avais peur. J'ai cru que l'on allait être obligé de tout transformer. C'est un miracle que Julia Cima n'aie pas peur d'évoluer sur la plateforme supérieure.
AATTENENTIONON concerne les dangers que courent Julia Cima et Vincent Druguet. Mais, c'est moins de réels risques dûs au vertige qu'une mise en danger mental: se mettre nus, se retrouver chacun seul, avoir à chercher des motivations non pas dans un mouvement bien fait et agréable mais dans des choses plus troubles. . .


Le choix de la nudité fait partie de cette volonté de trouble ?
Il y a dix ans, la danse contemporaine aurait fait un contrepoint pour modérer le propos. C'est l'art d'un Bagouet, de chorégraphier sur Dusapin et de modérer avec Beethoven. . . J'avais envie de changer la perception du spectateur. Montrer un corps qui n'est plus simplement mécaniste et fluide mais un corps complexe, avec des notions de pratiques solitaires...L'intervention de masses extérieures qui oblige à beaucoup de dépenses d'énergie même pour peu de mouvements. Ce n'est pas un travail sur la nudité. Au contraire, il s'agit d'accepter la proposition esthétique du tee-shirt. Ne porter qu'un tee-shirt c'est plus que la nudité: on pointe sur les organes. La nudité totale donne l'idée d'une libération. C'était le choix du pire. Lorsque nous avons utilisé une sculpture de Toni Grand pour Les Disparates, il nous a dit: «J'espère que vous allez faire le pire».

Catherine Girard,
Publié le 2002-04-01

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : nudité, provocation, performance,
Artiste(s) : Catherine Girard (rédacteur), Dimitri Chamblas (chorégraphe), Boris CHARMATZ (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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