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Film Hors-circuit
Festival Les inattendus
Des films sans durée ni format, du jamais vu de La Cinémathèque Française au Palais de Tokyo, du grattage sur iMovie à la dernière pellicule Kodak super 8; un seul mot d'ordre fixe ces images en mouvement, elles sont toutes inattendues.
Les Subsistances à Lyon ont accueilli la troisième édition des Inattendus qui comme son nom l'indique est un festival de films... fortuits. De la propre volonté des deux directeurs artistiques, Béatrice Dubell et Jean-Pierre Sougy, le festival a pour but de désorienter, un peu plus, les lois de gravitation du spectateur. Cela peut s'exprimer par un cri de ras-le-bol de Didier Torte «le cinéma pas cher ne va plus exister» ou par un cour de cuisine sur la spécialité du Gefilte Fish, «comment faire une bonne «farce», un intermède-entremet de Boris Lehman: «Muet comme une carpe» (une rétrospective lui était consacrée) invente un nouveau genre, l'ethnogastronomie. Originalité des espèces, les cent films présentés sont autant de variétés hybrides, un vivier impur où l'épuisette est indispensable pour pêcher l'oiseau rare. La caractéristique commune de tous ces films est leur volonté de se présenter dans la posture de l'orphelin contemporain: un oublié heureux ou un abandonné des lieux de diffusion officiels.
C'est pour cette raison que dans un festival comme celui-là, il faudrait donc voir tous les films, aucun signe balistique -connaissance du nom de l'auteur, de l'artiste, du titre- ne peut vous aiguiller dans la recherche du phénomène. Qui connaît Pierre Merejkowski, Martin Hardouin Duparc, Frédérique Devaux ou Philippe Vallois? Ce sont, pourtant, autant d'adeptes des cafés cinémas autogérés, des friches autonomes, des télés dites Libres (SCF: Sans Canal Fixe; Zaléa télé; la télé libre de Tours) et des stylos festivals présents aussi à Lyon (Porto Bello Film Festival de Londres; Festival Super 8 de Tours; Alternativa de Barcelone). Tout un réseau de diffusion pour des films revendiquant crânement leurs exclusions des circuits d'art, de télés, ou de salles de cinéma. Bref, Les Inattendus est au festival de Cannes ce que le Tour du Limousin est à La Grande Boucle.
Pourtant Les inattendus est un lieu qui redonne la liberté, et l'autonomie à l'oeuvre car dans les institutions, elle est trop souvent prisonnière d'un réseau d'influences (historique, artistique, politique) qui la rend opaque. Son irréductible singularité se perd dans les branches épaisses de son arbre généalogique.
Ici, ce qui vous réjouit, c'est de tomber sur un film comme «Défense de dérailler» que programme la télé Zaléa. Michel Le Thomas, le réalisateur, a suivi pendant plus de dix ans, un collectif de défense pour la desserte ferroviaire de la ligne Plouaret/Lannion (Bretagne). Des irréductibles Gaulois ont stoppé à la manière des Gangsters du Far West plus de cent soixante fois le TGV Paris-Brest pour manifester leur légitime revendication: «l'électrification de leur ligne pour faire venir la modernité», traduisez par, détourner le TGV jusqu'à Lannion. Quand on pense que l'on se tape un arrêt à St Pierre des corps au lieu de Tours pour les raisons inverses! Ce n'est pas tout, on apprend que c'est sur ce même tronçon de ligne que René Clément tourna les exploits de la résistance dans «La Bataille du rail», sûrement avec les mêmes autochtones. Ce qui est fascinant dans ce film n'est pas la découverte du contenu de ces images (sujet de société) mais son pouvoir d'empathie qui nous plonge inconsciemment, sans résistance, dans ces images de train qui continuent à rythmer notre histoire contemporaine, du train arrivant en gare de La Ciotat, jusqu'aux wagons à chevaux chargés d'hommes squelettiques qui allaient se perdre un quart de siècle plus tard tout au bout de la voie, entre nuit et brouillard. Cette délicieuse empathie que Bernard Striegler définit par «la coïncidence entre flux du film et flux de la conscience de ce spectateur de ce film».
Tout simplement, ce film nous redonne le plaisir d'être un passager clandestin, assistant bien enfoncé dans son fauteuil à une épopée: le merveilleux se mêlant au vrai, l'héroïque au tragique. Nous sommes à la fois immergé dans une traversée de l'Ouest américain sur le Pacific du western, et dans un voyage avec Lénine dans les wagons de la révolution.
Jean-Marc Chapoulie,
Publié le 2002-01-01
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : cinéma,
Mot(s) Important(s) : marge, alternatif, institution, expérimental, cinéma,
Artiste(s) : Jean-Marc Chapoulie (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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