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L'Entrevue comme paso doble
Duo burlesque au féminin, l'Entrevue de Roser Montllo Guberna et Brigitte Seth est traversé par l'inquiétante conscience de mémoires invitées.
Un paso doble est une emphase du corps et du coeur. Il emporte et submerge jusqu'au bord des lèvres, dans la langueur d'une pavane qu'on ne saurait prendre au sérieux tout à fait. Sa houle menace de flancher sur les chevilles de l'esprit. Un paso doble tangue sur la frange du manifeste et du dérisoire.
On entend beaucoup de paso doble dans l'Entrevue, et cela n'est pas dû qu'aux origines espagnoles de Roser Montllo Guberna, l'une des deux membres du duo qui compose ce spectacle au côté de Brigitte Seth (avec leurs «invités»). Elles effectuent leur entrée en scène selon deux diagonales parfaitement tracées. Mais l'une se casse la figure au milieu du plateau; l'autre ratant la marche au moment même de s'y hisser.
Et c'est une visite au pays du burlesque, de ces deux personnages tirés à quatre épingles dans des tenues de tissu écossais, réminiscence du stade collégienne attardée, qui n'avantage rien des petites exagérations ou lacunes de leurs morphologies; anguleuses ici, potelées là. Avec rouge à lèvre; et coiffures pétantes.
«Alors? Quoi de neuf?
- Quoi?
- Qu'est-ce que vous faites?
- Dans la vie?
- Oui?»
Ainsi de suite. Leur dialogue de comédiennes divague doucement dans le flottement des questions molles du quotidien. Tandis que leurs corps de danseuses se gauchissent dans le décalé, se mécanisent dans des tentatives absurdes, se désaccordent dans l'incommode. Royaume des lapsus, territoires des gestes manqués. Déhanchés du non sens. Chutes des incohérences.
On rit de très bon coeur à cette mécanique d'un absurde joliment réglé au féminin. On rit d'autant qu'il faut alors conjurer les sourdes frayeurs qui sont à l'oeuvre à l'arrière plan de l'humour. Le burlesque s'engrosse de monstruosité, lorsque la voix intérieure de l'une, se dédouble sous ses propres jupes, où s'est lovée l'autre par on ne sait quelle faille... Et la fantaisie s'inquiète de l'irritante obstination d'un «invité» à chantonner une Carmen au masculin de sa présence-absence.
Trop belle peut-être, au regard des dérisions ambiantes, la remontée en fond de scène de la danseuse invitée Corinne Barbara. Trop belle sans doute, la saillie de diva de la chanteuse invitée Olga Pitrach.
Ainsi l'entrevue renouvelle-t-elle la combinaison du glacial et du chaud, du beau et du disgracieux, de l'apparence et du sous-jacent. Ici naît un burlesque moderne: où l'embarras du corps contrarie l'allant de la danse, dans un effritement savant du sens, quand la mémoire frappe, de toutes ses peurs.
Gérard MAYEN,
Publié le 2002-01-30
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : théâtre, danse,
Mot(s) Important(s) : absurde, burlesque, humour, contradiction, Espagne,
Artiste(s) : Gérard MAYEN (rédacteur), Brigitte SETH (chorégraphe),
Passage(s) : Théâtre Paul Eluard Bezons 95870 , L'Envol Viry-Châtillon 91170 , Salle Camille Saint-Saens Louveciennes 78430 , Maison du Théâtre de la Danse Epinay-sur-Seine 93800 , Pôle Sud Strasbourg 67000 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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