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Mozart interlope
"Wolf", d’Alain Platel, ouvre le Kunsten Festival des Arts
Chapeau : Alain Platel remet sur le métier une œuvre étonnante, dans laquelle le raffinement se mêle au prosaïsme le plus cru. Après Purcell et Bach, il s’attaque à l’univers de Mozart qu’il donne à entendre dans un décor de centre commercial. En ouverture du Kunsten Festival des Arts, à Bruxelles.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : critique (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Alain Platel chorégraphe
Muriel STEINMETZ rédacteur
Texte : On l’avait cru décidé à abandonner et la danse et le théâtre, par
« crainte de la routine ». C’est du moins ce qu’il annonçait, il y a quatre ans, avant de finir
Tous des Indiens, avec Arne Sierens et le groupe Victoria. Il revient aujourd’hui avec
Wolf (1). C’est sa dernière création. Elle aurait dû être présentée dans la Cour d’honneur lors du dernier festival d’Avignon, annulé, et ouvre aujourd’hui l’édition 2004 du Kunsten Festival des Arts, à Bruxelles.
Wolf, qui installe Mozart en majesté, est en même temps empreinte du silence de ceux qui demeurent -presque -sans voix, puisque Platel a choisi d’intégrer deux sourds au sein de sa nouvelle troupe.
« L’idée s’est imposée à moi comme une nécessité. Si l’on veut parler du monde, on doit tout y inclure. J’étais aussi intrigué d’avoir des sourds dans un projet où le thème central est la musique. Leur rapport au corps est fascinant. »Mozart, donc :
« J’ai écouté toutes ses œuvres et opéré une sélection basée sur le mélange d’une cinquantaine de pièces. » Mozart est un excentrique qui se consume au quotidien. Le quotidien, l’ordinaire, le banal, voilà ce qui intéresse Platel. A partir de là, l’affaire est dans le sac. Son Mozart jumelle le prosaïsme d’un centre commercial au sublime de la musique, les refrains devenus rengaine de Céline Dion aux grands airs de trois chanteuses classiques, le hip-hop saccadé à un
« Agnus dei » tout de recueillement, la baston dans un couloir de HLM aux cuivres assourdissants du grand orchestre. Nous sommes dans le temple de la marchandise, dans le lieu même de la consommation et de l’aliénation de masse, plongés dans un monde interlope, peuplé de trente quatre interprètes, musiciens compris, où se côtoient - non sans relents sado-masochistes - des gens à beau linge et un SDF, des sopranos, un rasta, des beurs, un adepte du hip-hop fou de danse classique, des hommes déguisés en femmes, une jeune fille enceinte d’un chien, un ange baroque suspendu dans un drap blanc, sans oublier nos deux sourds.
Pourquoi
Wolf ? D’abord parce que c’est la première moitié de Wolfgang (Amadeus Mozart), dont un orchestre et trois cantatrices interprètent à vue des morceaux choisis ; ensuite parce que ça veut dire loup, en allemand. Le chien descendant du loup, paraît-il, il y a des chiens sur scène. Une légende prétend que le jeune Mozart , lorsqu’il était las de travailler le piano sous le regard sévère de son père, fuguait dans les rues avec des chiens. Son amour pour eux lui aurait inspiré la
Petite Musique de nuit…Plus sûrement, les chiens ne sont-ils pas censés incarner la peur liée, dans notre esprit, à ces endroits de solitude que sont ces centres sans âme, exclusivement voués au commerce ? Sur scène, les chiens vont et viennent, dorment, se grattent.
« Ils sont presque trop gentils, remarque le chorégraphe.
Ce sont les hommes qui leur font peur et non l’inverse. Mais j’aime amener des éléments sur lesquels il est presque impossible de travailler. Je n’ai quasi aucune prise sur eux. C’est l’incursion du réel au cœur du théâtre. » Quant au décor (signé Bert Neumann), Platel, fils d’architecte, a opté pour un espace sciemment froid, lourd, franchement inesthétique, composé d’une structure métallique sur un étage. Il s’agit de représenter, sous une forme hyperréaliste, des magasins, avec rideau de fer, du béton, des tags, du néon. Côté jardin, une cage d’escalier, côté cour, une buvette, sans oublier l’écran de télévision.
Là cohabitent ces gens qui jurent entre eux et les musiciens, tous cravatés, qui semblent encagés au rayon fruits et légumes. Les trois chanteuses, (deux sopranos et une mezzo) déguisées en minettes de la zone, avec baskets, jeans moulant, petit haut, promènent leur voix sacrément belle. On pense à
Iets op Bach (1998), mais cette fois ce n’est plus Bach, avec son austère clarté, sa religiosité profonde, mais Mozart,
« à la musique si vivante, si liée à la terre, même si j’opte une fois de plus, tient-il à préciser,
pour les morceaux qui possèdent des accents mélancoliques. » Grâce à ces harmonies charnelles, la danse opère un retour en force, tandis que s’efface le théâtre :
« J’ai toujours considéré la danse comme une manière de s’exprimer quand on n’y arrive pas avec les mots. » Ça danse à tout bout de champ ; danse africaine mâtinée de classique, figures breakées au sol, les jambes prises dans une bâche en plastique telle Loïe Fuller captive de ses voiles, danse de groupe, danse des mains faisant signe, tandis que le plateau se vide et s’emplit par vagues. Tant de dépense physique ne va pas, sans doute, sans s’inscrire en faux contre l’actuel engouement pour une danse conceptuelle. Pour cette création, Platel a choisi des personnalités prêtes à tout donner.
« Mes critères sont les suivants : une certaine gêne ; une certaine beauté ; une envie de bouger. Je veux confronter des individus qui ont des manières singulières de se mouvoir. Ce sont les individus, plus que leurs capacités gestuelles, qui m’intéressent et qui m’attirent. » Tous sont donc des personnalités attachantes. Plusieurs ne sont pas des professionnels, loin de là. Chacun a commencé à travailler la pièce avec ce qu’il est, son histoire, ses désirs. Et Platel le dit haut et fort :
« Je ne me sens pas l’auteur de la pièce. Ce sont tous ces gens qui l’ont créée. Je suis le catalyseur. »Wolf gratte aussi là où ça fait mal. Ça s’emballe avec la
Marseillaise, qu’aima tant l’illustre musicien, contemporain de la Révolution française. Un drapeau israélien, puis d’autres, ceux de l’Europe, entre autres, passent de main en main, certains étant foulés au pied. L’étendard qui symbolise l’ONU excite tout le monde, Angleterre et Etats-Unis en tête. La bannière étoilée déchaîne les passions. A la fin, le drapeau des USA et celui d’Israël sont brûlés.
« D’un côté il s’agit juste de brûler du tissu. En même temps je ressens chaque fois l’émotion que cela provoque dans la salle. J’ai voulu aller le plus loin possible dans l’image. Je suis toujours très crispé durant cette scène. Je pourrais enlever le drapeau israélien si cela pose trop de problèmes mais certainement pas celui des Etats-Unis. » Mickey est également convié à chanter une petite chanson de sa voix de souris. Sous le symbole de l’infantilisme kitsch censé bercer les masses, se tapit, à l’envie, la volonté de puissance tout terrain. Le petit Mickey, d’ailleurs, ne clame-t-il pas :
« Plus tard, je serai président de la République » ? Cet afflux du politique en cours de représentation ne se cache pas derrière le petit doigt.
« Je suis à la recherche des différences car cela nourrit le monde, affirme Platel.
L’Europe est en train de perdre son identité. Les frontières disparaissent et avec elles, des types de communautés vont mourir. L’Eglise, la famille, la politique, la citoyenneté, tous ces repères sombrent, tentent de se redéfinir. Ce qui risque de disparaître, c’est le sens du vivre ensemble à échelle humaine. Actuellement, c’est le vide qui attise la peur, laquelle se voit manipulée par des forces néfastes. »Wolf explore toutes ces pistes et touche à
« l’utopie concrète », selon les mots même de son auteur qui réussit le tour de force de donner à voir, sous l’apparence du chaos, la différence individuelle au cœur du collectif, sans jamais exclure personne du lot commun. Ainsi s’agrandit le cercle des possibles.
Wolf, mise en scène et chorégraphie d’Alain Platel, aux Halles de Scaerbeek, du 28 avril au 1er mai, en ouverture du Kunsten Festival des Arts. http://www.kunstenfestivaldesarts.be
Date de publication : 22/04/2004
Inséré le : 21/04/2004 00:00
Thèmes : danse,