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Le plus vieux danseur de monde

Entretien avec Yoshito Ohno, fils de Kazuo Ohno

Chapeau : Figure historique du Butô, Kazuo Ohno est une légende vivante. À 97 ans, quasi immobilisé, il continue à se " mouvoir dans sa conscience ". À partir du témoignage de son fils, Catherine Diverrès revient sur l'apprentissage reçu au début des années quatre-vingt de Kazuo Ohno, "chaman à sa façon".

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien (Mots-clés : )

Genre Ressource : entretien

Apparence :

Rubrique : 26

Kazuo Ohno danseur

Texte : Le Butô, initié par Tatsumi Hijikata à la fin des années cinquante au Japon, se nourrit initialement de ses lectures de Yukio Mishima, Jean Genet, Sade et Lautréamont, avant de prôner à la fin des années soixante « la révolte de la chair ». Aux côtés de Hijikata (mort en 1986), Kazuo Ohno est l'autre figure historique du Butô. Révélation du festival de Nancy en 1980 avec son Hommage à la Argentina (il est alors âgé de 74 ans), Kazuo Ohno devient une sorte de légende vivante. Jusqu'au milieu des années quatre-vingt-dix, on continue de le voir assez régulièrement sur les scènes européennes, toujours accompagné de son fils Yoshito, tandis que son studio de Yokohama accueille des « élèves » venus du monde entier.
Le plus vieux danseur du monde (il a aujourd'hui 97 ans) ne peut plus guère se déplacer, a fortiori en Europe, mais cela ne l'éloigne pas pour autant d'un « état de danse ».La virtuosité physique est évidemment étrangère à cette conception que l'on pourrait rapprocher de « l'informe », selon la définition qu'en donnait Georges Bataille en 1929 :
« un mot dont la besogne est de déclasser, défaire la pensée logique et catégorielle, d'annuler les oppositions sur lesquelles se fonde cette pensée (figure et fond, forme et matière, forme et contenu, intérieur et extérieur, masculin et féminin, etc.). » L'informe rejoint un concept japonais beaucoup plus ancien, le ma. Le ma désigne l'intervalle temps-espace, cet intervalle n'est pas un vide au sens d'une absence, il est au contraire une vacuité féconde. Cet intervalle temps-espace est un vide où justement tout peut se produire, où les possibilités sont libérées.
« La science des contraires est une » disait Aristote dans sa Métaphysique. Kazuo Ohno donne à cette science le nom de métamorphose. Du tragique au burlesque l'espace est ténu ; Kazuo Ohno le démontre absolument. Il est vrai que dans le Butô, le corps du danseur n'exprime pas une émotion ou une idée abstraite, le danseur lui-même devient quelqu'un d'autre, quelque chose d'autre. Ce n'est pas la description ou le symbolisme qui sont en jeu, c'est la métamorphose.
Dans la quasi-immobilité de Kazuo Ohno, le mouvement s'extrait du lieu et se réalise dans le statique. En témoigne l'entretien réalisé l'an passé à Tokyo par Yusuke Koshima avec Yoshito Ohno, le fils de Kazuo Ohno.

Yusuke Koshima : « C'est par un procédé où les mots pénètrent profondément dans la conscience que le corps se meut », écrit Kazuo Ohno (1). On peut entendre le verbe « se mouvoir » de deux manières : se mouvoir abstraitement dans l'imaginaire et se mouvoir physiquement. Chez Kazuo Ohno, le « mouvement » ne signifie-t-il pas la capacité à littéralement et librement « devenir » animal, fleur, vent, etc. ? Et quelle est alors la relation entre le mot et le mouvement, entre le sujet en mouvement dans la conscience et le sujet imitant ?
Yoshito Ohno : Le « sujet » devient l'objet même. Il se meut librement. Kazuo Ohno dépasse librement l'abîme du temps et de l'espace. Il devient si subitement un objet qu'il trahit l'attente du public : il est Kazuo Ohno, et tout à coup, une jeune fille apparaît.
Il joue dans un univers libre et ouvert. Cela signifie qu'il dépasse tout librement la limite de l'univers créé par lui-même. Autrement dit, c'est une fête du corps. Il flâne dans le monde étranger et il en sort avec le visage pâle comme la mort. Et il revit. Sa danse remplit le vide.
À l'époque où il faisait de la danse contemporaine, il réfléchissait beaucoup au sens de la vie, et il en a fait une création. Un jour, il a décidé de jouer le rôle du prostitué travesti d'après le roman de Jean Genet, Notre-Dame des Fleurs. Et c'est à ce moment-là qu'il est devenu pour la première fois un « autre ». Puisqu'il était enseignant dans une école catholique de filles, jouer ce rôle était pour lui un sacrilège. Il en a joué, travesti et maquillé et outrageusement fardé. Ce fut un bouleversement de sa vie quotidienne et de sa foi. Il a pensé que la vie sans immoralité n'était pas réelle. Il s'est rappelé aussi son expérience de la Deuxième Guerre mondiale. Il a passé neuf ans en Nouvelle-Guinée comme soldat, abandonné à la jungle, souffrant de la faim. Quatre-vingts pour cent de ses camarades sont morts, tandis qu'il a survécu et est rentré au Japon. Il s'est demandé : « comment dois-je faire ? ». Il s'est donné la réponse : « je danse pour les morts. » Plus le temps passe, plus il pense aux morts.


Date de publication : 01/01/2004


Mots-clés : vie, Japon, danse
Inséré le : 26/04/2004 00:00
Thèmes : danse,